7 févr. 2026

Dans le train

 

Le spectacle des derviches tourneurs m’a empli les yeux de joie, m’a emmené loin dans des pensées étranges, dans un tourbillon ininterrompu que je vais devoir faire cesser pour monter dignement dans cet Orient Express rêvé par lequel je quitte Istanbul, ville magique, pour regagner Paris, ville moderne.

20 heures. Je récupère mes nombreux bagages et je vais m’installer à la place 28, celle que j’ai réservée. Mes valises bien rangées, mon livre préféré à la main, je m’assois confortablement.

Je suis seul pour l’instant, en avance, comme toujours. Qui va venir m’entourer ?

Je regarde, aussi loin que mon regard peut me porter, cette ville que j’aime tant et que je quitte à regret. J’aperçois les minarets de la mosquée d’Eminönu, la tour de Galata. Je m’en imprègne.

L’arrivée d’une jeune dame me sort de ma rêverie contemplative. Nous nous saluons. Elle est élégante dans ses vêtements amples et colorés. Ses longs cheveux roux l’enveloppent, ses nombreux bijoux font un cliquetis qui l’accompagne à chaque mouvement. Elle n’a qu’un grand sac brodé et coloré. Elle s’installe en face de moi, et je m’en réjouis, le voyage sera agréable.

Arrivent deux messieurs habillés de gris, sans âge. Ils sont ensemble apparemment, et leur conversation en turc s’arrête à peine pour nous saluer. Ils ont chacun une grosse mallette noire.

Le train démarre doucement, je dis au revoir au Bosphore. Me voilà parti pour 76 heures de trajet.

Mon estomac se rappelle à moi et je me rapproche du wagon restaurant.

Mon dernier repas turc avant longtemps, après ce seront les brasseries parisiennes.

Autour de moi, les convives ont mis leurs tenues d’apparat pour le dîner. Mon jean élimé et mes baskets usés ne sont pas assortis au décor. Peu importe.

Je savoure ce repas au milieu d’un silence presque intimidant. Silence dont j’avais perdu l’habitude dans cette ville grouillante.

Mais le silence est rompu par un cri.

Etrange, ce cri, dont j’ignore la provenance et la raison. Tous les passagers attablés se figent, les têtes tournent dans tous les sens pour essayer de localiser ce qui ressemblait tout de même à un cri de détresse. Les fourchettes restent en l’air un long instant. Le serveur est impassible. A-t-il seulement entendu ?

Je termine mon repas, plein de questionnements.

Je savoure mon café « orta » après avoir laissé le marc se déposer. C’est toujours un exercice difficile que de porter la tasse aux lèvres en la bougeant le moins possible.

Un nouveau cri, plus étouffé, plus plaintif.

Après un nouveau mouvement suspendu, je me lève et me dirige vers mon compartiment, en silence, attentif à tout ce qui pourrait attirer mon attention, à tout ce qui pourrait m’éclairer sur la provenance de ces cris.

Je m’arrête discrètement à la porte de chaque compartiment, j’essaie de voir qui en sont les passagers. Des conversations à voix basse ou des gens qui font de grands gestes en parlant. Des passagers qui lisent, des passagers assoupis.

J’arrive à ma place 28. L’élégante jeune femme est là, elle semble ne pas avoir bougé. Les deux hommes discutent sans discontinuer.

Je demande à ma charmante vis-à-vis si elle a entendu quelque chose. Elle me dit non. Je comprends à son regard dans le vague qu’elle n’a pas envie de parler, qu’elle s’est créé une bulle.

J’essaie de me plonger dans mon livre. Il a beau me passionner habituellement, là je lis sans lire, mon esprit m’échappe. Je me remémore ces deux cris successifs. Je me lève pour arpenter les couloirs.

A l’extérieur, la nuit est tombée.

Je pense que nous avons quitté la Turquie, le paysage est montagneux, sommes-nous déjà en Roumanie ?

Les lumières du train sont tamisées pour favoriser le sommeil.

J’ai l’impression d’espionner les compartiments.

Je croise un homme qui doit être un contrôleur. Je lui demande s’il a entendu les cris. Il ne comprend pas le français. Je lui repose la question avec mon anglais très moyen, il a l’ai étonné. Non, il n’a rien entendu.

Le wagon restaurant est plein de nouvelles personnes. Aussi silencieuses que les précédentes. Je n’ose pas les déranger.

J’ai arpenté tout le train, que puis-je faire d’autre ? Oui, il y a bien quelques personnes, parmi les rares que je croise, qui peuvent paraître bizarres. Mais bizarre, c’est tellement subjectif. Il y a ceux qui regardent droit devant eux et ceux qui saluent. Ont-ils quelque chose à se reprocher ?

Je m’accoude régulièrement à la fenêtre. La lune est belle, elle me permet de distinguer l’extérieur. J’aperçois ces gares endormies qui ne voient plus que les passagers défilant dans les trains.

Peut-être verrais je le château de Dracula. Il doit bien être par là.

Je m’aperçois que la peur me gagne. Que des pensées noires envahissent mon cerveau. Je vais retourner m’assoir place 28, peut-être qu’elle me réconfortera.

Mais, bon sang, les gens qui dînaient autour de moi les ont bien entendu, ces cris ! Je n’ai pas rêvé.

Comment pourrais-je les retrouver pour les questionner ?

Bon, restons calme, je ne suis pas l’inspecteur Clouzot. Je dois passer à autre chose. Essayer de dormir peut-être.

La charmante jeune femme n’a pas bougé, elle a enlevé sa veste multicolore, elle est maintenant en chemise rouge. Les deux messieurs ont été gagnés par la fatigue, ils sont assoupis.

Il n’y a plus aucun bruit, que celui du train.

Si demain je peux avoir du réseau, je lirais les actualités. Peut-être aurais-je une explication.

Peut-être parlera t’on de l’Orient Express. Ou peut-être pas.

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