Le spectacle des derviches tourneurs m’a empli les yeux de
joie, m’a emmené loin dans des pensées étranges, dans un tourbillon
ininterrompu que je vais devoir faire cesser pour monter dignement dans cet
Orient Express rêvé par lequel je quitte Istanbul, ville magique, pour regagner
Paris, ville moderne.
20 heures. Je récupère mes nombreux bagages et je vais m’installer
à la place 28, celle que j’ai réservée. Mes valises bien rangées, mon livre
préféré à la main, je m’assois confortablement.
Je suis seul pour l’instant, en avance, comme toujours. Qui va
venir m’entourer ?
Je regarde, aussi loin que mon regard peut me porter, cette
ville que j’aime tant et que je quitte à regret. J’aperçois les minarets de la
mosquée d’Eminönu, la tour de Galata. Je m’en imprègne.
L’arrivée d’une jeune dame me sort de ma rêverie
contemplative. Nous nous saluons. Elle est élégante dans ses vêtements amples
et colorés. Ses longs cheveux roux l’enveloppent, ses nombreux bijoux font un
cliquetis qui l’accompagne à chaque mouvement. Elle n’a qu’un grand sac brodé
et coloré. Elle s’installe en face de moi, et je m’en réjouis, le voyage sera
agréable.
Arrivent deux messieurs habillés de gris, sans âge. Ils sont
ensemble apparemment, et leur conversation en turc s’arrête à peine pour nous
saluer. Ils ont chacun une grosse mallette noire.
Le train démarre doucement, je dis au revoir au Bosphore. Me
voilà parti pour 76 heures de trajet.
Mon estomac se rappelle à moi et je me rapproche du wagon
restaurant.
Mon dernier repas turc avant longtemps, après ce seront les
brasseries parisiennes.
Autour de moi, les convives ont mis leurs tenues d’apparat
pour le dîner. Mon jean élimé et mes baskets usés ne sont pas assortis au
décor. Peu importe.
Je savoure ce repas au milieu d’un silence presque
intimidant. Silence dont j’avais perdu l’habitude dans cette ville grouillante.
Mais le silence est rompu par un cri.
Etrange, ce cri, dont j’ignore la provenance et la raison. Tous
les passagers attablés se figent, les têtes tournent dans tous les sens pour
essayer de localiser ce qui ressemblait tout de même à un cri de détresse. Les fourchettes
restent en l’air un long instant. Le serveur est impassible. A-t-il seulement
entendu ?
Je termine mon repas, plein de questionnements.
Je savoure mon café « orta » après avoir laissé le
marc se déposer. C’est toujours un exercice difficile que de porter la tasse
aux lèvres en la bougeant le moins possible.
Un nouveau cri, plus étouffé, plus plaintif.
Après un nouveau mouvement suspendu, je me lève et me dirige
vers mon compartiment, en silence, attentif à tout ce qui pourrait attirer mon
attention, à tout ce qui pourrait m’éclairer sur la provenance de ces cris.
Je m’arrête discrètement à la porte de chaque compartiment, j’essaie
de voir qui en sont les passagers. Des conversations à voix basse ou des gens
qui font de grands gestes en parlant. Des passagers qui lisent, des passagers
assoupis.
J’arrive à ma place 28. L’élégante jeune femme est là, elle
semble ne pas avoir bougé. Les deux hommes discutent sans discontinuer.
Je demande à ma charmante vis-à-vis si elle a entendu
quelque chose. Elle me dit non. Je comprends à son regard dans le vague qu’elle
n’a pas envie de parler, qu’elle s’est créé une bulle.
J’essaie de me plonger dans mon livre. Il a beau me
passionner habituellement, là je lis sans lire, mon esprit m’échappe. Je me remémore
ces deux cris successifs. Je me lève pour arpenter les couloirs.
A l’extérieur, la nuit est tombée.
Je pense que nous avons quitté la Turquie, le paysage est montagneux,
sommes-nous déjà en Roumanie ?
Les lumières du train sont tamisées pour favoriser le
sommeil.
J’ai l’impression d’espionner les compartiments.
Je croise un homme qui doit être un contrôleur. Je lui
demande s’il a entendu les cris. Il ne comprend pas le français. Je lui repose
la question avec mon anglais très moyen, il a l’ai étonné. Non, il n’a rien
entendu.
Le wagon restaurant est plein de nouvelles personnes. Aussi silencieuses
que les précédentes. Je n’ose pas les déranger.
J’ai arpenté tout le train, que puis-je faire d’autre ?
Oui, il y a bien quelques personnes, parmi les rares que je croise, qui peuvent
paraître bizarres. Mais bizarre, c’est tellement subjectif. Il y a ceux qui
regardent droit devant eux et ceux qui saluent. Ont-ils quelque chose à se
reprocher ?
Je m’accoude régulièrement à la fenêtre. La lune est belle,
elle me permet de distinguer l’extérieur. J’aperçois ces gares endormies qui ne
voient plus que les passagers défilant dans les trains.
Peut-être verrais je le château de Dracula. Il doit bien
être par là.
Je m’aperçois que la peur me gagne. Que des pensées noires
envahissent mon cerveau. Je vais retourner m’assoir place 28, peut-être qu’elle
me réconfortera.
Mais, bon sang, les gens qui dînaient autour de moi les ont
bien entendu, ces cris ! Je n’ai pas rêvé.
Comment pourrais-je les retrouver pour les questionner ?
Bon, restons calme, je ne suis pas l’inspecteur Clouzot. Je dois
passer à autre chose. Essayer de dormir peut-être.
La charmante jeune femme n’a pas bougé, elle a enlevé sa veste
multicolore, elle est maintenant en chemise rouge. Les deux messieurs ont été
gagnés par la fatigue, ils sont assoupis.
Il n’y a plus aucun bruit, que celui du train.
Si demain je peux avoir du réseau, je lirais les actualités.
Peut-être aurais-je une explication.
Peut-être parlera t’on de l’Orient Express. Ou peut-être
pas.
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