25 mai 2026

 

Nouvelle écrite en atelier d’écriture, ayant des similitudes avec du vécu.

 

La dernière fois qu’on l’a vu, il repartait de chez nous en vélo. De toutes façons il est toujours à pied ou en vélo. Ils avaient fait une belle balade avec Jean, ils ont discuté de la prochaine qu’ils feraient ensemble, en buvant une bière bien fraîche.

La balade hebdomadaire en vélo était leur rituel aux beaux jours, et ils y étaient très attachés, surtout que lui devait être en forme pour faire, comme chaque année, le triathlon des Angles.

Nous nous contentions d’aller l’encourager, il faut dire qu’il avait quelques années de moins que Jean et qu’il pratiquait aussi d’autres Sport.

Dix ans jours pour jours qu’il a disparu, que nous sommes sans nouvelle de lui. Et ce n’est pas faute d’avoir cherché à en avoir. Nous avons interrogé toutes les connaissances communes, personne n’en savait plus que Nous.

Pourtant, un homme de parole comme lui, qui n’avait jamais manqué un rendez-vous, qui envoyait toujours des petits messages, comment peut-on se dissoudre ainsi dans l’inconnu ?

J’ai cru plusieurs fois le voir, ce n’était jamais lui. J’ai envoyé des mails qui sont toujours restés sans réponse. Chez lui, son nom était toujours sur la boîte aux lettres.

Je n’aime pas les mystères, encore moins ceux qui m’inquiètent. On peut tout imaginer. Mais si le pire était arrivé, nous l’aurions forcément Su.

Nous faisons le marché à Gardanne, avec Jean, quand Jean me dit : regarde, on dirait Laurent. Il a une casquette, des lunettes, je ne le reconnais pas vraiment. Il s’arrête au distributeur de billets. Je n’y tiens Pas, j’y vais. Jean ne bouge pas. Une fois à côté de lui, je dis : Laurent ? Il dit : C’est moi. Il enlève ses lunettes, oui, c’est bien lui. Un peu dégarni, le visage émacié. Il ne me regarde pas dans les yeux.

Je lui demande de me regarder dans les yeux. Qu’est-ce qu’il s’est passé Laurent ? qu’as-tu fais tout ce temps ? Tu nous as laissés dans une incompréhension totale, toi, sur qui l’on pouvait toujours compter. Je lis de la panique dans son regard, mais il ne refuse pas de me parler.

On ne revient pas comme ça, il faudrait que tu nous donnes des explications, si tu le veux bien. Il faudrait que tu nous dises ce qui s’est passé pendant toutes ces années. Tu sais, tu nous as inquiétés, tu nous as manqués.

Quand il a retiré ses billets du distributeur et qu’il les a rangés dans sa poche, je lui dis : Jean est là, tu veux le saluer ? il est allé vers lui, il lui a fait la bise, comme avant. Ce geste m’a profondément touchée, j’en avais les larmes aux yeux. Laurent a dit : il faut que je matérialise des choses, je vais le faire. Je lui ai dit : je compte sur toi, et surtout, à bientôt j’espère.

Nous sommes retournés à notre voiture, un peu sonnés, nous ne nous sommes rien dit pendant le trajet de retour. Jean a fini par moi demander : c’est bien Laurent que l’on a vu ? oui, je suis sûre que c’est lui, mais en même temps ce n’est plus le même. Son physique a changé, son regard a changé, mais sa voix n’a pas changée.

Je n’arrive plus à imaginer que nous avons partagé beaucoup de fous-rires ensemble, le Laurent que je viens de voir, je ne l’imagine pas rire. Il n’a plus la tête à rire. Il m’a touchée, il m’a peinée. Et le mystère reste entier, j’espère que nous en saurons plus rapidement. Il n’y a plus qu’à attendre.

Je me suis repassé en boucle notre bref échange, décortiquant les mots. Cela m’a obsédée pour le reste de la journée.

Cela ne nous a pas éclairés, juste rassurés. Il est toujours Là. Il a vieilli comme nous avons vieilli. Il a des choses à matérialiser, qu’est-ce que cela peut-être ?

Nous étions si proches que nous abordions tous les sujets ensemble, nous avons partagé tant de choses. Et puis il n’a plus partagé, il a préféré disparaître. Il y a donc forcément des évènements qui ont eu lieu, nous en parlera-t-il ? j’imagine toutes sortes de situations qui ont pu subvenir, travail, famille, santé ? Le Champ des Possibles est immense. Je suis tellement impatiente d’en savoir plus ! mais quand en saurons-nous En plus ? la patience ne fait pas partie de moi.

Quelques jours plus tard, il nous envoie un message pour nous demander s’il peut passer. Je m’empresse de lui répondre oui.

Il arrive quelques minutes plus tard, en vélo. Ce vélo était à Jean car Laurent faisait surtout du vélo de route, et avec Jean ils s’étaient mis au VTT. Jean qui avait deux VTT, lui en a passé un. Il rentre, il s’assoit là où il s’asseyait toujours, dans le fauteuil gris. Personne ne sait quoi dire, il finit par dire : je t’ai ramené ton vélo, je rentrerai en courant. Jean lui dit qu’il peut garder le vélo, et qu’il aimerait bien en refaire avec lui, il s’est ennuyé à se balader tout seul.

Laurent dit : je ne fais plus de vélo, j’ai tout arrêté. Il accepte une bière fraîche, comme avant. Mais il regarde sa montre. Il dit qu’il ne peut pas s’attarder. Je lui demande s’il va bien, il me dit : oui, ça va, mais il n’y a que de la résignation dans sa voix. Tout le monde fait semblant. Semblant d’être à l’aise, mais aucun de nous ne l’est. Je pose des questions banales : tu travailles toujours à Aix ? Comment vont tes enfants ? tu ne fais plus de triathlon ?

Oui, il travaille à Aix, et ses enfants, ça va, dit-il sans Entraîne. Mais, non, je ne fais plus de sport, ou le minimum. Je vais devoir y Aller, merci pour la bière. Nous lui disons : à bientôt, la porte est ouverte. Il acquiesce sans rien dire, le mystère qui plane autour de lui est épais, un grand brouillard insondable.

Où est passé le Laurent que l’on a connu, qui nous cuisinait de délicieuses paëllas quand nous étions entre amis, qui s’inquiétait de chacun de nous, qui était toujours prévenant ? celui-là, ce n’est plus celui que J’ai un connu. Il a du vivre des mauvais moments, il le porte sur lui. Mais se confiera-t-il un jour ?

Qu’il ait retrouvé le chemin de la maison nous fait très plaisir, nous avions tellement perdu espoir durant toutes ces années. Mais quand le reverra-t-on ?

Et nous envisageons des hypothèses. Il était très impliqué dans son travail, avec un poste à responsabilités. Peut-être y a-t-il eu un accroc dans sa carrière dont il ne se remet pas ?

Les relations avec ses enfants étaient compliquées, comme c’est souvent le cas quand les parents divorcent. Peut-être qu’il ne les voit plus, qu’ils ont choisi de s’éloigner de leur père ?

Il est maintenant marqué par l’âge, c’est sûr, en dix ans on vieillit, mais il semble avoir pris plus de dix ans. Il a peut-être eu un problème de santé qu’il l’a diminué ?

Quand le reverra-t-on ? quand nous lèvera t’il toutes ces interrogations ? mais surtout, est-ce qu’on le reverra ?

 

1 avr. 2026

Lisbonne 2005

 

Lisbonne – Novembre 2005

 

En avant-propos : j’avais rencontré Philippe quelques jours avant ce voyage réservé depuis longtemps. Je viens de retrouver ce journal de voyage.

 

02 novembre 2005 :

Demain Lisbonne.

Sans doute le départ le moins préparé de ma vie.

Philippe dans ma tête. Envie de voir Lisbonne. Mais une semaine sans lui.

Il pense à moi (il me l’a écrit par texto), je pense à lui.

J’aimerais prier pour que ça dure, je ne sais pas prier. Je vais juste tout faire pour le garder.

J’ai des envies d’avenir, d’avenir avec lui.

Sa retenue a du bon. Moi je crois que je l’aime, j’ai envie de sourire, je ne sais plus trop comment c’est l’amour, ça fait bizarre.

 

03 novembre 2005 – Lisbonne – Praço do Commercio :

Sous une pluie fine, mais c’était prévu. Le soleil doit être là demain.

Philippe n’a pas répondu à mon texto d’arrivée.

Je découvre. L’hôtel est un peu ringard mais sympa. Fatiguée, j’ai peu dormi.

Aucune idée de mon programme, j’ai envie d’aviser sur l’instant. Belem, le Barrio Alto, le Tage…

Plein de boutiques chics : maîtriser les frais ! Envie de trouver des trucs à rapporter à ses enfants.

Bizarrement, ses enfants ne me font pas peur. Ils m’enlèvent juste le peu de moments d’intimité. Ces gestes si rares qu’ils sont des cadeaux. Le retrouver libre le 10 ! Huit jours ce n’est rien dans une vie quand on a attendu quelqu’un.

Lisboa, ouvre-toi à moi, engloutis-moi. Je ne veux penser qu’a ici. Parenthèse. Vacances un peu impromptues.

L’après-midi, je suis allée dans un cyber café, il était connecté sur MSN. Dialogue normal, juste un cœur à noter.

J’espère que demain le soleil sera là, car je ne peux réfréner une certaine morosité liée à son manque.

 

04 novembre 2005 – Calcelhas (?) de l’autre côté du Tage :

Village typique, à deux minutes à vol d’oiseau de Lisbonne. Ruelles, linge qui sèche, esprit méditerranéen. Puis une église bleue, une maison en azulejos.

Un texto de Dom, mon fils au téléphone, Philippe dans ma tête. L’appeler ce soir ?

Je fais des photos, toujours à ma façon, surtout les détails.

Restaurant simple, les prix sont très raisonnables et les portions copieuses.

Je m’habitue à l’orientation. Finalement je suis peut-être douée pour ça.

Je ne sais pas si être seule au resto ou dans un bar pose problème, en tous cas je m’en moque.

Par contre je n’entrave que dalle au portugais parlé, et curieusement je n’ai pas envie de faire des efforts, contrairement à Istanbul.

Accro au net, toujours.

 

05 novembre 2005 – Praço da Figuera – Restaurant :

Finalement on fait plein de choses à pied. Hier un peu déçue par le Barrio Alto, mais sans doute que je n’ai pas vu les bons coins.

Etonnant cette différence entre boutiques d’un autre âge et centre commerciaux type Montréal.

Le métro est propre et je n’y ai jamais senti d’insécurité. Pas de regards insistants.

Philippe hier soir au téléphone, apparemment content de m’entendre. Il dit peu mais ses preuves sont là. Demain le rappeler. Appeler Laurent aussi, qui a fait signe par texto.

C’est samedi et il y a une atmosphère de vacances. La température est idéale.

Aller vers l’Alfama. Voir les azulejos.

 

Même jour à 20h45 – Largo do Chiaro :

Je viens de manger un filet de bœuf, plus dessert et eau minérale, le tout pour 15€, avec le pourboire.

J’ai pris le fameux 28 cet après-midi. Bondé, mais beau parcours. Descente à l’Alfama, sans plan. Quartier de village, un peu délabré. L’impression d’être regardée avec des yeux ronds avec mon appareil photo. Une touriste, c’est ce que je suis.

Pas de programme en fait, ici c’est par hasard que l’on découvre.

J’ai appelé Philippe en fin d’après-midi. J’ai peur de le déranger, puis j’ai l’impression qu’il est content de m’entendre. Il est discret sur ce qu’il ressent mais parle facilement de tout et de rien, pas pressé de raccrocher. J’ai peur que le 10, jour de son divorce, soit un cap difficile pour lui. Mais j’ai l’impression qu’après notre liberté sera plus grande.

Je me demande quoi lui rapporter. Qu’est-ce qu’il est arrivé vite et fort dans ma vie.

J’ai eu Laurent au téléphone, il est gentil, que faire ?

 

06 novembre 2005 :

Salon de thé à la fois chic et bruyant où l’on peut manger et boire pour 3,50€. Les prix sont vraiment étonnants.

Journée un peu longue, déçue par Belem. Je m’attendais à un vieux quartier, mais c’est neuf et moderne. La tour de Belem : pourquoi tant de pub ? Elle est petite, et puis les vieilles pierres et moi…

En fait 3 jours ici ça serait parfait, ce n’est pas bien grand. Sans doute parce que je suis pressée de rentrer. Mais s’il fait ce temps je déambulerais encore 2 jours sans problème.

Cette soif de « vivre les quartiers » que j’avais à Montréal, à Istanbul, je la ressens moins.

Il me manque, envie de l’appeler, peur de le déranger. Envie d’avenir avec lui, mais peur de trop y croire. En tous cas il me tarde de le voir.

 

Une heure plus tard : je l’ai eu, lui ai dit que j’aimais l’entendre, il m’a dit que lui aussi.

 

07 novembre 2005 – 11h – Café avenue de la Libertade :

Il fait beau. Pas pu visiter le parc Edouard VI, des travaux partout. C’est l’avenue des ambassades. Celle du Canada me nargue, juste en face.

J’ai ri en voyant le pigeon sur la tête du Marquis de Pombal, souvenir…

Je n’ai pas sorti l’appareil photo. Moments avec et moments sans.

Magasins de grandes marques, sorte de petits Champs Elysées, et prix plus abordables. J’ai vu des bottes Timberland superbes à 190€, mais c’est mon budget pour finir le séjour.

Quelle différence avec l’Alfama ou le Barrio Alto. Lisbonne est une ville moderne, avec une âme, et tournée vers l’avenir. Une belle ville.

Je limite le café, essayer d’être sereine. C’est le soir que ça se gâte, vers l’heure du coup de fil. Celui d’hier m’a donné la pêche ! Tout me plait chez lui, envie de ses bras et de ses lèvres. Tout me plait chez lui, quel raz de marée.

 

4 heures plus tard – plaça Dom Pedro :

Une terrasse au soleil pour le café avec une salade de fruits.

Une jeune aveugle à côté, avec une amie. Savourer cette chance de voir, de ne pas avoir de handicap. Un jeune couple français de l’autre côté. Elle est enceinte, il lit un journal financier. Ils ont des problèmes d’opérateurs, ils râlent : tu devrais appeler ta mère. Puis ne se parlent plus. Un baba cool s’adresse au jeune couple : you speak english ? No ! puis à moi. Il n’a pas d’argent, je lui donne 2€, il met la main sur son cœur.

On sent un pays qui a été pauvre. Quelques cireurs de chaussures et autres petits boulots, un peu comme à Istanbul. Peu de mendiants, seulement des vendeurs de choses et d’autres.

Puis la ville riche, les wonder boys avec leurs portables. Costard. Les vieux portugais sont tirés à quatre épingles, le cheveu bien plaqué.

Pas mal de touristes, mais pas en troupeaux. Des magasins partout. Ce n’est ni très propre ni sale. Pas Montréal, pas Rome. Odeur de châtaignes grillées. Des noirs mais pas de maghrébins, des gens typés amérindiens. Le Brésil est très présent.

 

08 novembre 2005 – 11h30 – bar du Corte Ingles, les Galeries Lafayette locales :

Dernier jour. Alternance de gris et de soleil, pluie annoncée. Envie de bottes et de Lévis, me retenir. Trouver un jouet pour le petit Charles.

C’est bien que ça soit le dernier jour. Je suis fatiguée, j’ai mal dormi. Réveillée dans la nuit.

Hier soir, Philippe au téléphone. Il m’a dit « à demain », m’a passé Charles qui m’a fait un gros bisou.

Pourvu que ce qu’il ressent soit aussi fort que ce que je ressens. Je suis troublée, il me manque vraiment. Envie de projets.

 

 

Epilogue : près de 21 ans après ce voyage, nous sommes ensemble et heureux. Nous sommes allés deux fois à Lisbonne ensemble.

 

 

 

 

 

 

7 févr. 2026

Dans le train

 

Le spectacle des derviches tourneurs m’a empli les yeux de joie, m’a emmené loin dans des pensées étranges, dans un tourbillon ininterrompu que je vais devoir faire cesser pour monter dignement dans cet Orient Express rêvé par lequel je quitte Istanbul, ville magique, pour regagner Paris, ville moderne.

20 heures. Je récupère mes nombreux bagages et je vais m’installer à la place 28, celle que j’ai réservée. Mes valises bien rangées, mon livre préféré à la main, je m’assois confortablement.

Je suis seul pour l’instant, en avance, comme toujours. Qui va venir m’entourer ?

Je regarde, aussi loin que mon regard peut me porter, cette ville que j’aime tant et que je quitte à regret. J’aperçois les minarets de la mosquée d’Eminönu, la tour de Galata. Je m’en imprègne.

L’arrivée d’une jeune dame me sort de ma rêverie contemplative. Nous nous saluons. Elle est élégante dans ses vêtements amples et colorés. Ses longs cheveux roux l’enveloppent, ses nombreux bijoux font un cliquetis qui l’accompagne à chaque mouvement. Elle n’a qu’un grand sac brodé et coloré. Elle s’installe en face de moi, et je m’en réjouis, le voyage sera agréable.

Arrivent deux messieurs habillés de gris, sans âge. Ils sont ensemble apparemment, et leur conversation en turc s’arrête à peine pour nous saluer. Ils ont chacun une grosse mallette noire.

Le train démarre doucement, je dis au revoir au Bosphore. Me voilà parti pour 76 heures de trajet.

Mon estomac se rappelle à moi et je me rapproche du wagon restaurant.

Mon dernier repas turc avant longtemps, après ce seront les brasseries parisiennes.

Autour de moi, les convives ont mis leurs tenues d’apparat pour le dîner. Mon jean élimé et mes baskets usés ne sont pas assortis au décor. Peu importe.

Je savoure ce repas au milieu d’un silence presque intimidant. Silence dont j’avais perdu l’habitude dans cette ville grouillante.

Mais le silence est rompu par un cri.

Etrange, ce cri, dont j’ignore la provenance et la raison. Tous les passagers attablés se figent, les têtes tournent dans tous les sens pour essayer de localiser ce qui ressemblait tout de même à un cri de détresse. Les fourchettes restent en l’air un long instant. Le serveur est impassible. A-t-il seulement entendu ?

Je termine mon repas, plein de questionnements.

Je savoure mon café « orta » après avoir laissé le marc se déposer. C’est toujours un exercice difficile que de porter la tasse aux lèvres en la bougeant le moins possible.

Un nouveau cri, plus étouffé, plus plaintif.

Après un nouveau mouvement suspendu, je me lève et me dirige vers mon compartiment, en silence, attentif à tout ce qui pourrait attirer mon attention, à tout ce qui pourrait m’éclairer sur la provenance de ces cris.

Je m’arrête discrètement à la porte de chaque compartiment, j’essaie de voir qui en sont les passagers. Des conversations à voix basse ou des gens qui font de grands gestes en parlant. Des passagers qui lisent, des passagers assoupis.

J’arrive à ma place 28. L’élégante jeune femme est là, elle semble ne pas avoir bougé. Les deux hommes discutent sans discontinuer.

Je demande à ma charmante vis-à-vis si elle a entendu quelque chose. Elle me dit non. Je comprends à son regard dans le vague qu’elle n’a pas envie de parler, qu’elle s’est créé une bulle.

J’essaie de me plonger dans mon livre. Il a beau me passionner habituellement, là je lis sans lire, mon esprit m’échappe. Je me remémore ces deux cris successifs. Je me lève pour arpenter les couloirs.

A l’extérieur, la nuit est tombée.

Je pense que nous avons quitté la Turquie, le paysage est montagneux, sommes-nous déjà en Roumanie ?

Les lumières du train sont tamisées pour favoriser le sommeil.

J’ai l’impression d’espionner les compartiments.

Je croise un homme qui doit être un contrôleur. Je lui demande s’il a entendu les cris. Il ne comprend pas le français. Je lui repose la question avec mon anglais très moyen, il a l’ai étonné. Non, il n’a rien entendu.

Le wagon restaurant est plein de nouvelles personnes. Aussi silencieuses que les précédentes. Je n’ose pas les déranger.

J’ai arpenté tout le train, que puis-je faire d’autre ? Oui, il y a bien quelques personnes, parmi les rares que je croise, qui peuvent paraître bizarres. Mais bizarre, c’est tellement subjectif. Il y a ceux qui regardent droit devant eux et ceux qui saluent. Ont-ils quelque chose à se reprocher ?

Je m’accoude régulièrement à la fenêtre. La lune est belle, elle me permet de distinguer l’extérieur. J’aperçois ces gares endormies qui ne voient plus que les passagers défilant dans les trains.

Peut-être verrais je le château de Dracula. Il doit bien être par là.

Je m’aperçois que la peur me gagne. Que des pensées noires envahissent mon cerveau. Je vais retourner m’assoir place 28, peut-être qu’elle me réconfortera.

Mais, bon sang, les gens qui dînaient autour de moi les ont bien entendu, ces cris ! Je n’ai pas rêvé.

Comment pourrais-je les retrouver pour les questionner ?

Bon, restons calme, je ne suis pas l’inspecteur Clouzot. Je dois passer à autre chose. Essayer de dormir peut-être.

La charmante jeune femme n’a pas bougé, elle a enlevé sa veste multicolore, elle est maintenant en chemise rouge. Les deux messieurs ont été gagnés par la fatigue, ils sont assoupis.

Il n’y a plus aucun bruit, que celui du train.

Si demain je peux avoir du réseau, je lirais les actualités. Peut-être aurais-je une explication.

Peut-être parlera t’on de l’Orient Express. Ou peut-être pas.

3 janv. 2026

Les relations humaines sont compliquées quelquefois

 En avant propos, je précise que j'ai changé les prénoms mais que chaque personnage est réel, avec un prénom différent. Certains sauront de qui je parle.



En militant à la CGT, nous avons fait la connaissance de trois couples qui sont devenus plus que des camarades.

Je les décris en quelques mots :

Ines et Robert

-          Ines, chaleureuse et attentionnée, se comporte comme une mère avec son compagnon Robert qui a pourtant 10 ans de plus qu’elle,

-          Robert, au premier abord un gros nounours, très gentil et serviable quand il aime quelqu’un, très facilement critique envers ceux qu’il connait peu ou mal. D’un tempérament sanguin, son syndicat l’a écarté des fonctions importantes. Un surpoids qu’il ne maîtrise pas car la nourriture et la boisson sont essentielles pour lui. Un peu bébête par moments, il est perdu sans Ines et la suit partout,

Medhi et Noé

-          Medhi, marocain au cœur d’or, à l’écoute, un peu trop « aux ordres » de Noé,

-          Noé, d’une intelligence rare, le plus jeune de tous, de l’ambition, peut-être trop parfois, sa carrière (politique) est sa priorité. Amoureux de Medhi mais en se posant en supérieur,

Emma et Laurent

-          Emma, entière, donne sa chemise quand elle aime, l’arrache à l’autre quand elle n’aime pas ou plus. A des opinions tranchées et quelquefois étonnantes. A eu un parcours de vie particulier,

-          Laurent, là aussi une intelligence au-dessus du commun, des études prestigieuses, une droiture et beaucoup d’attention envers les autres. A l’écoute. Beaucoup d’humour. Très sportif. Sous l’emprise et dépendant de Emma qui prend les décisions pour le couple.

 

Nous avons fait beaucoup de repas ensemble, Medhi adorait nous régaler de spécialités marocaines. Emma aimait les grandes tablées chez elle et ne ménageait pas sa peine pour nous concocter des repas, avec des spécialités colombiennes, pays où elle a vécu 10 ans et d’où elle est revenue seule avec sa fille métisse.

Pendant la période Covid, quand il y avait des restrictions style couvre-feu ou rassemblements limités en intérieur, nous faisions de grandes randos le dimanche, chacun participait au pique-nique collectif où rien ne manquait : café, digestif, etc... Cela nous a rendu cette période moins pénible, c’étaient des moments très chaleureux.

Nous avons passé le réveillon de fin 2019 avec Ines et Robert à Marrakech. C’est un beau souvenir.

En 2020, Ines et Robert sont venus passer une semaine avec nous dans mon coin perdu catalan, en été, quand nous avons eu une parenthèse de liberté entre deux restrictions.

La semaine a été agréable, nous nous sommes baladés. Robert avait un peu de mal avec l’humour de mon cousin et voisin, avec qui nous partagions souvent l’apéro. Pierre est piquant et pratique l’humour au 5ème degré, Robert le vivait assez mal car il ne savait pas comment le prendre. Il n’y avait aucune méchanceté chez Pierre.

En 2021, Laurent était très intéressé pour faire « l’Altriman », le triathlon qui a lieu chaque été aux Angles, à quelques kilomètres de mon coin perdu.

J’ai proposé l’hébergement à Emma et lui. Robert était là, et, du fait sans doute qu’il avait déjà ses habitudes dans mon repaire, s’est invité d’office avec Ines.

L’idée de nous retrouver à 6 dans ma petite maison ne m’emballait pas, mais bon…

Robert était content comme un gamin à l’idée de ce « rassemblement », je me souviens d’un de ses textos : « on va bien rigoler, on va boire des tonneaux d’anisette ». Là, je me suis dit qu’il y avait maldonne. Robert venait dans l’espoir de reproduire les « grandes bouffes » que l’on faisait chez les uns ou les autres, mais espacées. Laurent venait pour s’entrainer avant la compétition.

Effectivement, Philippe et Laurent ont fait du vélo sur les routes de montagne et se régalaient. Robert venait se balader avec « les femmes », dont ma cousine Mylène faisait partie, ainsi que son adorable petit-fils. Humilié quelque part de ne pas pouvoir être avec les hommes. Mais son poids et sa condition physique ne lui permettait pas de faire du vélo, et de toutes façons il n’était pas venu pour ça.

Côté nourriture, nous nous sommes adaptés au régime alimentaire de Laurent qui voulait être en forme pour son triathlon. Cela ne posait de problème à personne sauf à Robert…

De plus, ma maison a bien 6 couchages, mais cela implique qu’un couple dorme sur le canapé convertible de la pièce principale. Mes cousins ont proposé qu’un couple dorme chez eux, ils avaient une chambre libre. J’ai laissé les deux couples invités s’entendre entre eux, et finalement Ines et Robert ont dormi chez les cousins, dans la maison juste en face. Les escaliers sont étroits, mon cousin a aménagé cette maison pour optimiser l’espace. Robert ne pouvait pas descendre à la salle de bain, son gabarit ne passait pas.

Laurent a terminé honorablement son triathlon et envisageait déjà le niveau de difficulté supérieur pour l’année suivante. Les vacances se sont poursuivies avec 5 personnes qui s’activaient pour préparer les repas, débarrasser, laver, et une qui ne faisait rien. Je vous laisse deviner laquelle. C’est tout juste s’il ne claquait pas des doigts pour qu’on lui sorte une bière du frigo.

Je ne supportais plus qu’il se laisse tomber comme une masse sur le canapé que nous avions changé l’année précédente, une chaise a cédé sous son poids, bref, mon visage devait laisser deviner que j’étais agacée.

Avec Emma et Laurent, nous discutions beaucoup, de choses et d’autres. Ines et Robert étaient de plus en plus sur leurs téléphones, ne s’intéressant plus à aucun échange. Elle était aux petits soins pour son Robert : « tu veux que j’aille chercher ta casquette ? », « tu veux un cachet pour ton dos ? ». Et elle faisait en sorte que son assiette ne soit jamais vide.

Le dernier soir, les cousins sont venus diner avec nous. Le petit Adam s’entendait très bien avec Emma. Comme un enfant de 4 ans, il faisait un peu de bruit. Robert ne supportait pas.

Ils sont partis le lendemain matin, plus tôt que prévu, et à mon grand soulagement. Leur voiture n’avait pas bougé de toute la semaine, ils se laissaient véhiculer par les autres couples.

Avec Emma et Laurent, nous nous sommes questionnés sur leur attitude, et avons également avoué notre soulagement de les voir partir. Eux sont restés quelques jours de plus et c’était bien agréable. Nous avons fait vraiment connaissance.

A leur départ, Laurent m’a donné deux cartes, une pour nous, une pour Mylène et Pierre, pour nous remercier chaleureusement des bons moments passés ensemble. J’ai trouvé ce geste très délicat.

Nous avons prévu de passer une semaine à l’automne dans ce coin perdu, tous les 4.

Quand nous sommes rentrés, Philippe a envoyé un texto à Robert pour lui proposer de déjeuner ensemble un midi, tous les deux. La réponse fut laconique : « désolé, je ne suis pas disponible ». Quelques semaines plus tard, j’ai envoyé un mail à Ines pour lui proposer également un déjeuner à deux. Ines se confiait beaucoup à moi quand nous militions ensemble, je pensais que l’on pouvait se retrouver. Je n’ai eu aucune réponse.

Ines étant quelqu’un de très « urbaine », je pensais que l’on aurait des nouvelles pour le remplacement de la chaise ou de la cafetière toutes deux cassées par les soins de Robert…

J’ai discuté, à notre retour, avec Medhi, avec Noé, séparément. Tous deux ont été très étonnés de l’attitude de Robert. Medhi m’a dit : « tu sais, Robert c’est un enfant ». Il m’a clairement laissé sous-entendre qu’Ines vivait dans la crainte de Robert qui pouvait être violent.

J’ai également discuté de l’attitude de Robert avec un ami commun faisant partie du même syndicat que lui. Il nous a dit que Robert lui avait rapporté que nous l’avions humilié. Je me demande toujours pourquoi, comment.

Pour mon anniversaire, Emma et Laurent nous ont invités chez eux. Nous n’étions que tous les 4.

Comme cadeau, on m’a remis une enveloppe. Je l’ai ouverte avec curiosité. Je n’en ai pas cru mes yeux : elle contenait un forfait diner, nuit, petit déjeuner dans un bel hôtel avec spa en Andorre. Avec un petit mot : « nous serions très heureux de nous joindre à vous ». J’en ai eu les larmes aux yeux. C’était un très beau cadeau qui m’a profondément touché.

Et effectivement, nous avons passé une belle semaine ensemble à l’automne. Avec une balade mémorable dont je me souviendrai toute ma vie, près du lac des Bouillouses où nous nous sommes perdus, invisibles dans l’épaisseur de la forêt, sans signal de téléphone. J’ai imaginé que nous allions passer la nuit là, serrés pour nous tenir chaud. Puis nous avons enfin aperçu le lac, que nous avons rejoins sous un vent glacial. Nous étions glacés jusqu’aux os. Les hommes sont partis très vite rapprocher la voiture, et je me souviens que Emma m’a pris la main pour me réconforter, me rassurer.

Nous sommes allés en Andorre, dans ce bel hôtel. C’était un beau moment, plein d’amitié et de complicité.

De l’automne 2021 à l’été 2022, nous nous sommes vus régulièrement, seulement à 3, ou 4 quand Emma n’était pas au boulot. Les deux autres couples ne se joignaient plus à nous. Nous savions que Emma et Laurent avaient encore des contacts, mais personne n’en parlait.

Ils m’avaient proposé de faire du vélo dans leur piscine, moi qui faisais des séances d’aquabike qui revenaient assez cher. J’en ai beaucoup profité et cela me faisait beaucoup de bien. Laurent et Philippe faisait très souvent du vélo ensemble et ils aimaient ça.

Nous avions l’habitude de diners simples où nous apportions notre part. Ils avaient nos clés, nous avions les leurs. Quelquefois, cette relation si proche m’étonnait, mais je l’appréciais beaucoup.

Emma a été nommée pour quelques mois à Cherbourg. Nous y sommes allés tous les 4 et y avons séjourné quelques jours. Nous avons passé le nouvel an 2022 avec eux. Nous avons visité le Cotentin, que nous ne connaissions pas. Nous avons ensuite vu souvent Laurent seul, qui souffrait de l’absence de vie sociale qu’il subissait du fait de l’absence de Emma, qui était le moteur du couple. Il faisait souvent le trajet pour aller la voir.

A l’été 2022, ils sont revenus dans mon coin perdu. Laurent a fait l’Altriman au niveau qu’il souhaitait. Nous avons de nouveau passé une belle semaine de balades, de discussions, de repas avec les cousins.

A notre retour nous avons encore passé de belles soirées autour de leur piscine. C’était eux qui tenaient à ce que l’on se voit plutôt chez eux. Emma ne voulait pas trop laisser sa fille seule.

Même si j’avais supprimé Robert de mes « amis Facebook », je voyais quelquefois ses commentaires.

Une amie commune, en surpoids, avait mis sur Facebook un article sur la discrimination qui pesait sur les gens plus gros que la moyenne. Robert avait approuvé ses propos en y répondant dans le même sens.

Ne me gênant pas du tout avec l’amie en question, je lui ai donné ma position sur ce problème, disant que le regard des autres c’était une chose, mais que le surpoids en soi n’était pas une bonne chose pour la santé et la forme au quotidien. Ayant toujours fait le yoyo avec mon poids, je savais par expérience que je me sentais mieux dans mon corps quand j’avais perdu des kilos.

Alors que mon amie m’a répondu gentiment, Robert s’est senti visé, m’a bloqué, et a, à priori, raconté à ceux qui n’étaient pas sur Facebook que j’avais été « méchante avec lui ».

Emma m’a appelée un soir pour me dire qu’elle n’avait pas du tout apprécié que je sois méchante avec Robert.

Nous avions, Emma, Laurent, Philippe et moi, un groupe WhatsApp sur lequel nous échangions beaucoup. Que ce soit des propos humoristiques ou pratiques.

Emma n’a plus participé à ce groupe. J’ai compris que pour elle j’avais basculé vers les méchants, sachant qu’elle ne connaissait pas la demi-mesure.

Laurent a maintenu le lien via ce groupe, mais il n’était plus question de rencontres. Leur piscine serait soudainement devenue verte et je ne pouvais plus venir y pédaler.

Il arguait de stratagèmes pour justifier que l’on ne se voie plus : son père malade, lui très fatigué.

Il essayait, très clairement, de maintenir un lien qu’il ne voulait pas rompre, mais savait que se voir n’était plus possible car Emma ne le souhaitait plus.

Je lui ai écrit un courrier, lui disant que je comprenais sa situation délicate.

Le groupe WhatsApp a disparu, et nous sommes restés avec nos interrogations.

Philippe était très amer de ne plus faire de belles balades en vélo avec Laurent qui connaissait tous les chemins par cœur. Mais il était touché dans son orgueil et voulait tourner la page, même si cela était douloureux pour lui.

Quand nous sommes retournés dans mon coin perdu l’été suivant, j’ai revu la carte de Laurent sur la cheminée, je lui ai écrit combien j’avais été touchée par cette attention, et combien je ne comprenais ce changement si brutal de situation. Aucune réponse.

Ma position a toujours été la même : avoir un jour ou l’autre une explication. Même si j’avais bien compris que Laurent ne « pouvait » plus nous voir par rapport à Emma.

Je l’ai entraperçu souvent dans les manifs, mais toujours entouré d’autres militants. Ce n’était pas le bon moment pour aller le voir.

Nous n’avons plus jamais eu de nouvelles d’Ines et Robert, et ils ne me manquaient pas du tout. Nous les avons aperçus quelquefois, Aix n’est pas si grand. Robert se comportant toujours en gamin, en se précipitant vers Ines pour nous montrer du doigt.

Avec Medhi et Noé, nous avons échangé à nouveau quand nous nous croisions dans des occasions militantes. Medhi m’a assuré être d’accord pour que l’on se revoie, lors d’un meeting politique où nous nous sommes croisés.

Il y a quelques jours, nous faisions le marché à Gardanne, nous marchions vite car une pluie fine tombait. Philippe me dit : « nous venons de croiser Laurent ». Je ne l’avais pas vu et lui avait sans doute évité de nous voir.

Mon sang n’a fait qu’un tour, je me suis retournée et je l’ai vu s’arrêter à un distributeur de billets.

J’y suis allée, sans réfléchir plus. Philippe ne m’a pas suivie.

Là je l’ai salué, j’ai vu la surprise et la gêne dans ses yeux.

Je lui ai dit que j’aimerais avoir une explication sur leur changement brutal d’attitude à notre égard.

Au début il ne me regardait pas, j’avais envie de lui dire « regarde-moi stp », mais peu à peu il n’a plus évité mon regard. J’avais en face de moi quelqu’un de penaud, d’un peu perdu, de très mal à l’aise.

Il m’a dit que Emma avait eu des soucis de santé, qu’ils étaient un peu débordés par leurs activités militantes. Je lui ai rappelé quelques moments passés ensemble, les balades en vélo avec Philippe. Je lui ai dit mon incompréhension envers son silence. Il m’a dit que Emma était très entière et que je l’étais aussi. Je lui ai dit qu’il pouvait quand même passer à la maison, nous tenir informés, que l’on aurait pu lui rendre service quand ça n’allait pas. Il m’a répété à plusieurs reprises « mais tu sais, nous sommes un couple ». La chappe que Emma faisait peser sur lui était évidente.

Je lui ai demandé pourquoi il n’avait pas répondu à mes mails. Il m’a dit qu’il avait beaucoup de choses à verbaliser, qu’il fallait qu’il le fasse. Je lui ai dit combien c’était important pour moi de comprendre.

Au moment de se laisser, je lui ai dit que Philippe était à 20m et qu’il pouvait le saluer. Il s’est dirigé vers lui et lui a même fait la bise, comme avant. Je lui ai rappelé que je comptais avoir de ses nouvelles en 2026.

Une lueur d’espoir s’est rallumée en moi. Je ne sais pas ce qu’il adviendra, mais j’y crois.

Laurent est assurément très mal dans sa peau et dans sa vie, il n’a rien oublié des moments partagés.

Attendre… ce qui n’est pas mon point fort…

 

 

 


25 nov. 2025

Un soir d'automne

 

Nous étions assis sur le muret qui surplombait la plage.

Il faisait doux, c’était bon de se retrouver là, juste le plaisir d’être ensemble, sans forcément se parler.

Ces moments si rares, sereins, où l’on a l’impression que nous sommes à l’abri du monde et de sa fureur, que nous nous protégeons les uns les autres.

Il ne pouvait rien nous arriver.

Joël avait mis en fond sonore « dimanche soir à Châteauguay » de Beau Dommage, c’était exactement ce qui allait avec le paysage.

Un paysage calme, une mer calme.

Le soleil entamait sa descente vers l’horizon.

Nous savions que d’ici quelques minutes nous allions assister à son coucher, que nous allions, comme les autres fois nous extasier en silence, en prendre plein les yeux, nous emplir de ses couleurs, toujours différentes.

Sans rien dire, Philippe préparait son appareil photo. Il collectionnait les photos de couchers de soleil.

Ses murs étaient tapissés de ses photos, et, sans qu’il n’y ait aucune légende, il pouvait nous dire où et quand chacune avait été prise.

Ce soir-là, un jaune trop calme pour être innocent vibrait au-dessus de l’horizon.

Toujours sans un mot, nous nous sommes regardés avec un air interrogatif dans les yeux.

Nous avons repris notre contemplation. Cet effet de vibration s’accentuait.

Impossible de savoir si nos yeux nous jouaient des tours ou si cette vibration était réelle.

Peu à peu la vibration s’est accompagnée de stries grises qui griffaient le jaune, qui ondulaient dans une irrégularité de mouvement surprenante.

Le soleil allait-il être englouti ?

Nous nous sommes regardés à nouveau dans un mouvement commun.

La sérénité me quittait pour laisser la place à une sensation indéfinie.

Seule, je me serais levée sans bruit et me serais éloignée de la mer. Je serais sans doute allée boire un chocolat dans le bar, de l’autre côté de la route, en me collant à la vitre, qui me protégerait.

Mais là j’étais entourée, nous faisions bloc face à ce paysage changeant de minute en minute, et sans doute encore plus vite.

Le soleil était passé au-dessous de cet étrange mélange changeant de gris et de jaune.

Autour de lui des masses se formaient. Des masses oblongues, comme un œuf éclaté qui aurait accouché du soleil.

Un filet évanescent semblait s’agripper à ces masses, laissant passer un jaune étrange, indéfinissable.

Un homme surgit de l’eau et courut vers la plage. Il trainait un bateau en forme de coquille de noix.

Nous nous serrions doucement les uns contre les autres, personne n’aurait eu l’idée de parler.

La sidération peut-être.

Après un dernier coup d’œil sur cette vision étrange, nous nous sommes levés tous ensemble, dans un même mouvement.

Toujours sans nous concerter, nous avons traversé la route et nous sommes rentrés dans le bar.

Nos premières paroles ont été de commander des chocolats chauds.

A travers la vitre, la mer calme, sereine, avec encore quelques lueurs de jour doré.

Philippe nous a montré l’écran de son appareil photos.

Que des images de coucher de soleil, rien d’autre. Un coucher de soleil magnifique, comme les jours précédents.

Mais un coucher de soleil finalement banal.

Que c’était-il passé ?

Nous ne le saurons jamais, et aucun d’entre nous n’a évoqué le moment que nous avions vécu.

Nous nous sommes remis à parler, à envisager ce que nous allions faire de notre soirée.

Joël nous parle d’une crêperie dont on lui a dit le plus grand bien.

Nous avons discuté de tout et de rien, nous avons rit des blagues de Loïc.

La soirée était belle, comme chaque fois que nous étions réunis.

Nous nous sommes dit « au revoir » « et à très bientôt ».

Rentrée chez moi, la vie a repris son cours.

Un soir nous nous sommes revus, toujours les mêmes. Joël a remis en fond sonore « Dimanche soir à Chateauguay » de Beau Dommage.

Sans un mot, nous nous sommes pris dans les bras les uns et les autres.

Un moment suspendu, à jamais gravé dans nos têtes.