14 juill. 2026

Une histoire banale du XXIème siècle

 

Pierre est un charmant professeur en BTS, grand, mince, il plait. Son allure et son humour plaisent.

Il a eu de nombreuses occasions mais se refuse à sortir avec une élève, il fait des déçues. Enfin, oui, il a eu une belle histoire avec l’une d’elle, mais l’histoire s’est mal terminée. La différence d’âge sans doute.

Très affecté par le décès de son père, long et douloureux, il a un passage à vide pendant lequel il est plus vulnérable.

Pénélope l’a remarqué depuis longtemps. Elle est assez enrobée, et pour qu’il la voit différemment elle va perdre quelques kilos. Elle n’est ni belle ni laide, elle a un visage dur avec un menton très carré. Mais quand elle sourit elle peut avoir un certain charme.

Pour une soirée d’anniversaire entre élèves, elle invite Pierre. Il refuse d’abord, fidèle à son principe. Mais l’insistance de Pénélope finira par porter ses fruits. Il n’est pas très gai, cette soirée peut lui apporter du réconfort.

Au cours de cette soirée, elle déploie tout son charme, ne le lâche pas d’une semelle, et sa drague un peu lourde porte ses fruits. Pierre se laisse embrasser, il accepte de la revoir hors cours. Elle a gagné.

Ils se revoient donc, de plus en plus souvent. Pénélope est fière de sa « capture » et Pierre éprouve finalement quelques sentiments pour elle. Elle comble un manque. Il a conscience que 15 années les séparent, mais elle lui ressasse que cela n’a aucune importance.

Pierre la présente à sa mère, les deux femmes ne s’apprécient pas. La mère de Pierre a du caractère, et elle sent les choses, elle sait que Pénélope n’est pas faite pour son fils.

A peine quelques mois après leur rencontre, lors de vacances au ski, Pénélope demande à Pierre pourquoi il ne la demande pas en mariage. Pierre n’est pas pressé, il veut se donner du temps pour être sûr de ses sentiments. Pénélope insiste, sa sœur se marie l’été suivant, ils pourraient grouper les deux mariages. Pierre finit par accepter.

Les parents de Pénélope sont heureux du choix de leur fille qui à priori jusque-là rencontrait   plutôt des garçons border line. Pierre a une bonne situation, il a l’air sérieux même s’il plaisante beaucoup.

Les futurs beaux-frères de Pierre le préviennent que Pénélope a un fichu caractère. Mais elle se présente sous son meilleur jour et Pierre ne voit que cette face-là.

Pierre achète une maison pour eux deux dans sa banlieue parisienne. Sa mère est âgée et malade, il ne veut pas s’en éloigner.

Les voilà donc mariés et chez eux. Le quotidien se passe plutôt bien, sauf quand Pénélope a sa mère au téléphone, ces appels sont toujours difficiles. Est-elle jalouse de sa mère ? Elle voue à son père, ancien cadre dirigeant, une admiration sans borne.

Pénélope rate son BTS, elle avait déjà eu du mal à obtenir son bac, au bout du 3ème essai.

Elle trouve un travail de petite main chez un opticien.

Moins d’un an après le mariage, elle est enceinte. Sur ce plan elle a enfin devancé ses deux sœurs aînées avec qui elle a toujours été en compétition. Elles ont réussi leurs études, ont des professions intéressantes, ce que Pénélope n’a pas.

A la rentrée 2000, Pierre a la désagréable surprise de trouver l’école fermée définitivement. Une école privée mal gérée qui a abouti à ce résultat désolant. Douche froide.

Paule va naître peu de temps après cette fâcheuse nouvelle. Pierre est heureux d’être enfin père, à 40 ans passés.

Pénélope révèle une absence d’instinct maternel, être mère ne la comble pas. De surcroit, la voilà épouse d’un chômeur…

Elle n’a plus qu’une idée en tête, se rapprocher de ses parents dans le sud.

Pierre envisage plutôt de déménager vers Bordeaux, la région parisienne lui convient de moins en moins. Mais c’est un gentil, il veut faire plaisir à sa femme, pensant qu’elle vivrait mieux sa maternité en Provence.   

Il vient donc passer quelques jours chez ses beaux-parents dans le but de trouver une maison. Il trouve rapidement une maison qui peut leur convenir, même si Pénélope déplore qu’il n’y ait pas de piscine. La maison est située à quelques kilomètres des parents de Pénélope.

L’achat se fait avec les deniers personnels de Pierre qui a perdu sa mère et a vendu la maison familiale avec ses frères, ainsi que leur maison de région parisienne.

Pénélope ne possède rien, et ses parents, bien que très aisés, ne l’aident pas financièrement. Pierre met toutefois la maison à leurs deux noms, même si elle n’a rien versé au pot commun.

Elle trouve rapidement un emploi chez un opticien, puis un autre, encore un autre. Pénélope n’est pas diplômée mais elle supporte mal la concurrence avec ses collègues de travail diplômé.es. Elle nourrit facilement des jalousies avec ses collègues femmes. Elle a besoin d’être admirée, flattée, et dans le cas contraire son comportement peut la rendre détestable.

Les dimanches se passent au bord de la piscine des parents en été, ou de toutes façons chez eux, en famille, avec les sœurs et beaux-frères. Pierre aimerait parfois faire autre chose de ses dimanches, mais on ne lui laisse guère le choix. Et Pénélope joue parfaitement la mère attentionnée dès qu’elle est en public.

La relation se distend, Pénélope boude souvent, semble éternellement insatisfaite. Pierre fait ce qu’il peut pour accéder à ses désirs, mais elle n’en exprime pas, des désirs, plus souvent des remontrances.

En 2003, un autre enfant est en route. Louis nait, Pénélope prend un congé de maternité. Toutefois, elle met quand même Paule à la crèche, et passe l’essentiel de son temps chez ses parents. Louis dort beaucoup dans la journée, et donc très peu la nuit. Et la nuit c’est Pierre qui doit se lever pour essayer de le calmer quand il pleure, de l’endormir.

Pierre a retrouvé du travail dans un domaine très différent, après une formation. Il accumule la fatigue. Pénélope rentre tard du travail, c’est lui qui les baigne, les fait manger, les couche.

Pénélope, après ses accouchements successifs, a repris des formes, trop de formes.

Puis un jour elle se met au régime, un régime draconien qui lui fait perdre des dizaines de kilos en très peu de temps.

Elle rentre de plus en plus tard, des erreurs de caisse… Les enfants dorment le plus souvent quand elle arrive. Elle s’absente le week-end sous prétexte d’aller soutenir une amie dépressive. Sa voiture accumule les kilomètres. Et Pierre assume les tâches domestiques et l’éducation des enfants. Il n’y a plus beaucoup d’échanges entre eux, elle n’est souriante que quand il y a des tierces personnes autour d’eux.

Cette union est devenue pesante pour Pierre, heureux d’être père, mais sans vie de couple comme il l’imaginait.

Il étend le linge et découvre avec surprise des strings, qui changent de ses culottes de femme ronde.

Début 2005, elle lui dit qu’elle veut divorcer, qu’elle veut vivre sa vie. Pierre accuse le coup et a surtout peur de ne plus voir ses enfants. Que nenni, elle lui laisse les enfants, et avec une joie certaine. Finalement c’est quelque part un soulagement pour lui. La situation n’était plus tenable, ses remarques, ses bouderies, et surtout ses absences devenues une habitude.

Elle ne part pas pour quelqu’un dit-elle. Le divorce est très vite engagé, elle est pressée de retrouver sa liberté.

Elle trouve un appartement et vient prendre dans la maison qui était familiale tout ce dont elle a besoin, y compris ce dont les enfants avaient besoin aussi. Elle est aidée par un homme brun, barbichu, qu’elle présente comme un copain.

Pierre change la serrure pour qu’elle cesse de venir se servir régulièrement dans la maison.

Le jugement de divorce, à l’amiable, donne la garde au père, avec les droits de visite habituels pour la mère. Droits qu’elle exerce assez peu. Elle prend éventuellement les enfants le dimanche pour un repas chez les grands-parents, puis les ramène.

Pierre jongle avec le temps, son travail, les enfants, il accuse le coup physiquement, perd des kilos, mais il est heureux de garder ses enfants.

Il garde un œil ouvert sur l’extérieur, il n’a pas envie d’être seul dans sa vie d’homme. Il rencontre quelques femmes, sans trouver celle qui déclenche l’envie de poursuivre avec elle.

Et puis une Edwige. Celle-là ne parait pas effrayée par les enfants, ou tout au moins ne laisse rien paraître. Pénélope était bien plus jeune que lui, Edwige plus âgée. Le courant passe bien avec les enfants, ils se plaisent. Edwige cherche à se rapprocher d’Aix pour son boulot, son fils jeune adulte va vivre sa vie de son côté. Il lui propose instantanément les clés de sa maison. Edwige n’est pas du genre à réfléchir des heures, après tout, où est le risque ? Elle s’installe donc chez lui, retrouve des gestes qu’elles n’avaient plus fait depuis une vingtaine d’année. Les enfants prennent beaucoup de place, mais l’amour qu’elle porte à leur père l’aide à tout supporter.

Pierre demande à Pénélope de respecter ses droits de visite, ils ont envie de moments à deux.

Mais l’arrivée d’Edwige provoque assez vite des remous. Pénélope, dont on sait maintenant qu’elle avait remplacé Pierre avant de le quitter, semble ne pas apprécier qu’une autre femme prenne sa place. Surtout que Pierre lui demande de ne plus rentrer dans la maison quand elle vient chercher les enfants, il lui fait comprendre que ce n’est plus sa maison, qu’elle n’a plus rien à y faire.

Les relations entre les ex se tendent de plus en plus, au point de ne plus arriver à communiquer. Edwige se charge d’accompagner les enfants à la voiture de leur mère, ou de les récupérer. Elle est souvent accompagnée de son barbichu.

Une procédure est lancée assez rapidement pour qu’elle récupère la garde des enfants. Procédure initiée par la grand-mère, Pénélope est toujours sous l’emprise de ses parents et ce sont eux qui lui dictent son attitude. Les enfants, elle n’en voulait pas. Mais quand même, une mère qui n’a pas la garde de ses enfants, cela fait très mauvais effet auprès de l’entourage.

Pierre est prêt à se battre pour les garder, mais la partie adverse utilise des armes délétères, elle se sert des enfants, leur inculque qu’Edwige est méchante. L’enquête familiale, l’expertise psychiatrique des parents, l’avocat pour enfants qui fait parler Paule, tout cet arsenal est très lourd, et au milieu se sont les enfants qui sont ballotés, qui en ont marre de cette guerre. Edwige devient ouvertement la personne à abattre. Pierre et Edwige sont épuisés, Pierre accède à la demande de la partie adverse.

Lorsqu’il appelle Pénélope pour lui dire qu’il est d’accord pour lui laisser les enfants, pour que tout ce cirque autour d’eux s’arrête, elle est muette au téléphone. Décroche péniblement un « d’accord ». Elle réalise qu’elle n’est plus dans le jeu que ses parents lui font jouer, qu’elle va avoir les enfants avec elle tout le temps, elle dont l’instinct maternel est en sommeil.

Edwige, de son côté, comprend la peine de son amoureux, mais respire aussi. Entre temps ils se sont mariés, sur la demande de Pierre. Il veut la protéger de la partie adverse et montrer que leur amour n’est pas qu’une passade.

Pénélope, en bonne marionnette, enchaîne les procédures : augmentation de la pension alimentaire, puis déchéance de l’autorité parentale, procédure qui échoue.

Il faut dire que Pierre n’aura pas pu exercer son droit de visite longtemps. On fait dire à Paule qu’Edwige est méchante, qu’elle la frappe, tout cela devant les gendarmes. On fait dire à Louis qu’il ne veut plus venir voir son père.

A partir de là, Pierre n’a de nouvelles de ses enfants que par les bulletins scolaires, les photos de classe. Il en souffre. Il sait que l’éducation donnée par la partie adverse n’est pas celle qu’il aurait souhaitée. Heureusement, Edwige, qui aime voyager, lui donne le goût des voyages, lui fait découvrir ce Canada qu’elle aime tant. Et des beaux voyages ils en font, préparant chaque année celui de l’année suivante.

Les enfants sont brillants à l’école, réussissent sans problème brevet, puis bac, et entament des études supérieures.

L’un après l’autre, ils sont majeurs. Le seul « contact » est le certificat de scolarité envoyé en début d’année pour continuer à percevoir la pension.

Puis Paule a un beau diplôme, Louis aussi. Pierre est cette fois à l’initiative d’une procédure pour cesser de verser des pensions alimentaires à des enfants qui sont devenus des inconnus, qui ont officiellement pris le nom de famille de leur mère.

La mère n’ira pas au bout de la procédure, elle serait obligée de donner des explications, des justificatifs. Et puis entre temps elle a eu un autre enfant, un autre divorce. Fatiguée des échecs sans doute.

Edwige et Pierre vivent une vie de couple harmonieuse, profitent de leur retraite. Bien sûr, Pierre a un manque qu’il aura toujours.

Mais surtout, cette histoire triste aura fait deux malheureux : Paule et Louis, à qui on a inculqué une histoire bien différente, en noircissant le parent qu’ils ne voient plus et en leur masquant les jugements favorables à Pierre. L’absence du père, il la traineront pour le restant de leurs jours.

 

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