En avant propos, je précise que j'ai changé les prénoms mais que chaque personnage est réel, avec un prénom différent. Certains sauront de qui je parle.
En militant à la CGT, nous avons fait la connaissance de
trois couples qui sont devenus plus que des camarades.
Je les décris en quelques mots :
Ines et Robert
-
Ines, chaleureuse et attentionnée, se comporte
comme une mère avec son compagnon Robert qui a pourtant 10 ans de plus qu’elle,
-
Robert, au premier abord un gros nounours, très
gentil et serviable quand il aime quelqu’un, très facilement critique envers
ceux qu’il connait peu ou mal. D’un tempérament sanguin, son syndicat l’a
écarté des fonctions importantes. Un surpoids qu’il ne maîtrise pas car la
nourriture et la boisson sont essentielles pour lui. Un peu bébête par moments,
il est perdu sans Ines et la suit partout,
Medhi et Noé
-
Medhi, marocain au cœur d’or, à l’écoute, un peu
trop « aux ordres » de Noé,
-
Noé, d’une intelligence rare, le plus jeune de
tous, de l’ambition, peut-être trop parfois, sa carrière (politique) est sa
priorité. Amoureux de Medhi mais en se posant en supérieur,
Emma et Laurent
-
Emma, entière, donne sa chemise quand elle aime,
l’arrache à l’autre quand elle n’aime pas ou plus. A des opinions tranchées et
quelquefois étonnantes. A eu un parcours de vie particulier,
-
Laurent, là aussi une intelligence au-dessus du
commun, des études prestigieuses, une droiture et beaucoup d’attention envers les
autres. A l’écoute. Beaucoup d’humour. Très sportif. Sous l’emprise et
dépendant de Emma qui prend les décisions pour le couple.
Nous avons fait beaucoup de repas ensemble, Medhi adorait
nous régaler de spécialités marocaines. Emma aimait les grandes tablées chez
elle et ne ménageait pas sa peine pour nous concocter des repas, avec des
spécialités colombiennes, pays où elle a vécu 10 ans et d’où elle est revenue
seule avec sa fille métisse.
Pendant la période Covid, quand il y avait des restrictions
style couvre-feu ou rassemblements limités en intérieur, nous faisions de
grandes randos le dimanche, chacun participait au pique-nique collectif où rien
ne manquait : café, digestif, etc... Cela nous a rendu cette période moins
pénible, c’étaient des moments très chaleureux.
Nous avons passé le réveillon de fin 2019 avec Ines et Robert
à Marrakech. C’est un beau souvenir.
En 2020, Ines et Robert sont venus passer une semaine avec
nous dans mon coin perdu catalan, en été, quand nous avons eu une parenthèse de
liberté entre deux restrictions.
La semaine a été agréable, nous nous sommes baladés. Robert
avait un peu de mal avec l’humour de mon cousin et voisin, avec qui nous
partagions souvent l’apéro. Pierre est piquant et pratique l’humour au 5ème
degré, Robert le vivait assez mal car il ne savait pas comment le prendre. Il
n’y avait aucune méchanceté chez Pierre.
En 2021, Laurent était très intéressé pour faire « l’Altriman »,
le triathlon qui a lieu chaque été aux Angles, à quelques kilomètres de mon
coin perdu.
J’ai proposé l’hébergement à Emma et lui. Robert était là,
et, du fait sans doute qu’il avait déjà ses habitudes dans mon repaire, s’est
invité d’office avec Ines.
L’idée de nous retrouver à 6 dans ma petite maison ne
m’emballait pas, mais bon…
Robert était content comme un gamin à l’idée de ce
« rassemblement », je me souviens d’un de ses textos : « on
va bien rigoler, on va boire des tonneaux d’anisette ». Là, je me suis dit
qu’il y avait maldonne. Robert venait dans l’espoir de reproduire les
« grandes bouffes » que l’on faisait chez les uns ou les autres, mais
espacées. Laurent venait pour s’entrainer avant la compétition.
Effectivement, Philippe et Laurent ont fait du vélo sur les
routes de montagne et se régalaient. Robert venait se balader avec « les
femmes », dont ma cousine Mylène faisait partie, ainsi que son adorable
petit-fils. Humilié quelque part de ne pas pouvoir être avec les hommes. Mais
son poids et sa condition physique ne lui permettait pas de faire du vélo, et
de toutes façons il n’était pas venu pour ça.
Côté nourriture, nous nous sommes adaptés au régime
alimentaire de Laurent qui voulait être en forme pour son triathlon. Cela ne
posait de problème à personne sauf à Robert…
De plus, ma maison a bien 6 couchages, mais cela implique
qu’un couple dorme sur le canapé convertible de la pièce principale. Mes
cousins ont proposé qu’un couple dorme chez eux, ils avaient une chambre libre.
J’ai laissé les deux couples invités s’entendre entre eux, et finalement Ines
et Robert ont dormi chez les cousins, dans la maison juste en face. Les
escaliers sont étroits, mon cousin a aménagé cette maison pour optimiser
l’espace. Robert ne pouvait pas descendre à la salle de bain, son gabarit ne
passait pas.
Laurent a terminé honorablement son triathlon et envisageait
déjà le niveau de difficulté supérieur pour l’année suivante. Les vacances se
sont poursuivies avec 5 personnes qui s’activaient pour préparer les repas,
débarrasser, laver, et une qui ne faisait rien. Je vous laisse deviner
laquelle. C’est tout juste s’il ne claquait pas des doigts pour qu’on lui sorte
une bière du frigo.
Je ne supportais plus qu’il se laisse tomber comme une masse
sur le canapé que nous avions changé l’année précédente, une chaise a cédé sous
son poids, bref, mon visage devait laisser deviner que j’étais agacée.
Avec Emma et Laurent, nous discutions beaucoup, de choses et
d’autres. Ines et Robert étaient de plus en plus sur leurs téléphones, ne
s’intéressant plus à aucun échange. Elle était aux petits soins pour son Robert :
« tu veux que j’aille chercher ta casquette ? », « tu veux
un cachet pour ton dos ? ». Et elle faisait en sorte que son assiette
ne soit jamais vide.
Le dernier soir, les cousins sont venus diner avec nous. Le
petit Adam s’entendait très bien avec Emma. Comme un enfant de 4 ans, il
faisait un peu de bruit. Robert ne supportait pas.
Ils sont partis le lendemain matin, plus tôt que prévu, et à
mon grand soulagement. Leur voiture n’avait pas bougé de toute la semaine, ils
se laissaient véhiculer par les autres couples.
Avec Emma et Laurent, nous nous sommes questionnés sur leur
attitude, et avons également avoué notre soulagement de les voir partir. Eux
sont restés quelques jours de plus et c’était bien agréable. Nous avons fait
vraiment connaissance.
A leur départ, Laurent m’a donné deux cartes, une pour nous,
une pour Mylène et Pierre, pour nous remercier chaleureusement des bons moments
passés ensemble. J’ai trouvé ce geste très délicat.
Nous avons prévu de passer une semaine à l’automne dans ce
coin perdu, tous les 4.
Quand nous sommes rentrés, Philippe a envoyé un texto à Robert
pour lui proposer de déjeuner ensemble un midi, tous les deux. La réponse fut
laconique : « désolé, je ne suis pas disponible ». Quelques
semaines plus tard, j’ai envoyé un mail à Ines pour lui proposer également un
déjeuner à deux. Ines se confiait beaucoup à moi quand nous militions ensemble,
je pensais que l’on pouvait se retrouver. Je n’ai eu aucune réponse.
Ines étant quelqu’un de très « urbaine », je
pensais que l’on aurait des nouvelles pour le remplacement de la chaise ou de
la cafetière toutes deux cassées par les soins de Robert…
J’ai discuté, à notre retour, avec Medhi, avec Noé,
séparément. Tous deux ont été très étonnés de l’attitude de Robert. Medhi m’a
dit : « tu sais, Robert c’est un enfant ». Il m’a clairement
laissé sous-entendre qu’Ines vivait dans la crainte de Robert qui pouvait être
violent.
J’ai également discuté de l’attitude de Robert avec un ami
commun faisant partie du même syndicat que lui. Il nous a dit que Robert lui
avait rapporté que nous l’avions humilié. Je me demande toujours pourquoi,
comment.
Pour mon anniversaire, Emma et Laurent nous ont invités chez
eux. Nous n’étions que tous les 4.
Comme cadeau, on m’a remis une enveloppe. Je l’ai ouverte
avec curiosité. Je n’en ai pas cru mes yeux : elle contenait un forfait diner,
nuit, petit déjeuner dans un bel hôtel avec spa en Andorre. Avec un petit
mot : « nous serions très heureux de nous joindre à vous ». J’en
ai eu les larmes aux yeux. C’était un très beau cadeau qui m’a profondément
touché.
Et effectivement, nous avons passé une belle semaine ensemble
à l’automne. Avec une balade mémorable dont je me souviendrai toute ma vie,
près du lac des Bouillouses où nous nous sommes perdus, invisibles dans l’épaisseur
de la forêt, sans signal de téléphone. J’ai imaginé que nous allions passer la
nuit là, serrés pour nous tenir chaud. Puis nous avons enfin aperçu le lac, que
nous avons rejoins sous un vent glacial. Nous étions glacés jusqu’aux os. Les
hommes sont partis très vite rapprocher la voiture, et je me souviens que Emma
m’a pris la main pour me réconforter, me rassurer.
Nous sommes allés en Andorre, dans ce bel hôtel. C’était un
beau moment, plein d’amitié et de complicité.
De l’automne 2021 à l’été 2022, nous nous sommes vus
régulièrement, seulement à 3, ou 4 quand Emma n’était pas au boulot. Les deux
autres couples ne se joignaient plus à nous. Nous savions que Emma et Laurent
avaient encore des contacts, mais personne n’en parlait.
Ils m’avaient proposé de faire du vélo dans leur piscine,
moi qui faisais des séances d’aquabike qui revenaient assez cher. J’en ai
beaucoup profité et cela me faisait beaucoup de bien. Laurent et Philippe
faisait très souvent du vélo ensemble et ils aimaient ça.
Nous avions l’habitude de diners simples où nous apportions
notre part. Ils avaient nos clés, nous avions les leurs. Quelquefois, cette
relation si proche m’étonnait, mais je l’appréciais beaucoup.
Emma a été nommée pour quelques mois à Cherbourg. Nous y
sommes allés tous les 4 et y avons séjourné quelques jours. Nous avons passé le
nouvel an 2022 avec eux. Nous avons visité le Cotentin, que nous ne
connaissions pas. Nous avons ensuite vu souvent Laurent seul, qui souffrait de
l’absence de vie sociale qu’il subissait du fait de l’absence de Emma, qui
était le moteur du couple. Il faisait souvent le trajet pour aller la voir.
A l’été 2022, ils sont revenus dans mon coin perdu. Laurent
a fait l’Altriman au niveau qu’il souhaitait. Nous avons de nouveau passé une
belle semaine de balades, de discussions, de repas avec les cousins.
A notre retour nous avons encore passé de belles soirées
autour de leur piscine. C’était eux qui tenaient à ce que l’on se voit plutôt
chez eux. Emma ne voulait pas trop laisser sa fille seule.
Même si j’avais supprimé Robert de mes « amis
Facebook », je voyais quelquefois ses commentaires.
Une amie commune, en surpoids, avait mis sur Facebook un
article sur la discrimination qui pesait sur les gens plus gros que la moyenne.
Robert avait approuvé ses propos en y répondant dans le même sens.
Ne me gênant pas du tout avec l’amie en question, je lui ai
donné ma position sur ce problème, disant que le regard des autres c’était une
chose, mais que le surpoids en soi n’était pas une bonne chose pour la santé et
la forme au quotidien. Ayant toujours fait le yoyo avec mon poids, je savais
par expérience que je me sentais mieux dans mon corps quand j’avais perdu des
kilos.
Alors que mon amie m’a répondu gentiment, Robert s’est senti
visé, m’a bloqué, et a, à priori, raconté à ceux qui n’étaient pas sur Facebook
que j’avais été « méchante avec lui ».
Emma m’a appelée un soir pour me dire qu’elle n’avait pas du
tout apprécié que je sois méchante avec Robert.
Nous avions, Emma, Laurent, Philippe et moi, un groupe
WhatsApp sur lequel nous échangions beaucoup. Que ce soit des propos
humoristiques ou pratiques.
Emma n’a plus participé à ce groupe. J’ai compris que pour
elle j’avais basculé vers les méchants, sachant qu’elle ne connaissait pas la
demi-mesure.
Laurent a maintenu le lien via ce groupe, mais il n’était
plus question de rencontres. Leur piscine serait soudainement devenue verte et
je ne pouvais plus venir y pédaler.
Il arguait de stratagèmes pour justifier que l’on ne se voie
plus : son père malade, lui très fatigué.
Il essayait, très clairement, de maintenir un lien qu’il ne
voulait pas rompre, mais savait que se voir n’était plus possible car Emma ne
le souhaitait plus.
Je lui ai écrit un courrier, lui disant que je comprenais sa
situation délicate.
Le groupe WhatsApp a disparu, et nous sommes restés avec nos
interrogations.
Philippe était très amer de ne plus faire de belles balades
en vélo avec Laurent qui connaissait tous les chemins par cœur. Mais il était
touché dans son orgueil et voulait tourner la page, même si cela était
douloureux pour lui.
Quand nous sommes retournés dans mon coin perdu l’été
suivant, j’ai revu la carte de Laurent sur la cheminée, je lui ai écrit combien
j’avais été touchée par cette attention, et combien je ne comprenais ce
changement si brutal de situation. Aucune réponse.
Ma position a toujours été la même : avoir un jour ou
l’autre une explication. Même si j’avais bien compris que Laurent ne
« pouvait » plus nous voir par rapport à Emma.
Je l’ai entraperçu souvent dans les manifs, mais toujours
entouré d’autres militants. Ce n’était pas le bon moment pour aller le voir.
Nous n’avons plus jamais eu de nouvelles d’Ines et Robert,
et ils ne me manquaient pas du tout. Nous les avons aperçus quelquefois, Aix
n’est pas si grand. Robert se comportant toujours en gamin, en se précipitant
vers Ines pour nous montrer du doigt.
Avec Medhi et Noé, nous avons échangé à nouveau quand nous
nous croisions dans des occasions militantes. Medhi m’a assuré être d’accord
pour que l’on se revoie, lors d’un meeting politique où nous nous sommes
croisés.
Il y a quelques jours, nous faisions le marché à Gardanne,
nous marchions vite car une pluie fine tombait. Philippe me dit : « nous
venons de croiser Laurent ». Je ne l’avais pas vu et lui avait sans doute
évité de nous voir.
Mon sang n’a fait qu’un tour, je me suis retournée et je l’ai
vu s’arrêter à un distributeur de billets.
J’y suis allée, sans réfléchir plus. Philippe ne m’a pas
suivie.
Là je l’ai salué, j’ai vu la surprise et la gêne dans ses
yeux.
Je lui ai dit que j’aimerais avoir une explication sur leur
changement brutal d’attitude à notre égard.
Au début il ne me regardait pas, j’avais envie de lui dire « regarde-moi
stp », mais peu à peu il n’a plus évité mon regard. J’avais en face de moi
quelqu’un de penaud, d’un peu perdu, de très mal à l’aise.
Il m’a dit que Emma avait eu des soucis de santé, qu’ils
étaient un peu débordés par leurs activités militantes. Je lui ai rappelé
quelques moments passés ensemble, les balades en vélo avec Philippe. Je lui ai
dit mon incompréhension envers son silence. Il m’a dit que Emma était très
entière et que je l’étais aussi. Je lui ai dit qu’il pouvait quand même passer
à la maison, nous tenir informés, que l’on aurait pu lui rendre service quand
ça n’allait pas. Il m’a répété à plusieurs reprises « mais tu sais, nous
sommes un couple ». La chappe que Emma faisait peser sur lui était
évidente.
Je lui ai demandé pourquoi il n’avait pas répondu à mes
mails. Il m’a dit qu’il avait beaucoup de choses à verbaliser, qu’il fallait qu’il
le fasse. Je lui ai dit combien c’était important pour moi de comprendre.
Au moment de se laisser, je lui ai dit que Philippe était à
20m et qu’il pouvait le saluer. Il s’est dirigé vers lui et lui a même fait la
bise, comme avant. Je lui ai rappelé que je comptais avoir de ses nouvelles en
2026.
Une lueur d’espoir s’est rallumée en moi. Je ne sais pas ce
qu’il adviendra, mais j’y crois.
Laurent est assurément très mal dans sa peau et dans sa vie,
il n’a rien oublié des moments partagés.
Attendre… ce qui n’est pas mon point fort…
Aucun commentaire:
Publier un commentaire