Papa
Tu es parti le 17 août 2009.
Plutôt accidentellement, car, même si tu avais subi une lourde
opération du cœur, tu pouvais vivre, et tu vivais, normalement.
Bon, les anticoagulants que tu prenais ont fait qu’une
mauvaise chute s’est révélée fatale quelques semaines plus tard, un caillot de
sang s’étant logé dans ton cerveau.
Tu as été opéré, et l’opération a semblé avoir donné de bons
résultats.
Nos vacances, que nous avions retardées, nous les avons prises
après que je t’ai vu rire dans ta chambre, dans cette clinique du bout de
Marseille.
Nous sommes rentrés de vacances 3 jours plus tard, tu avais
juste eu droit à un sursis.
Maman est toujours restée près de toi. Et quand j’ai entendu
sa voix au téléphone, j’ai compris que notre espoir avait été de courte durée.
Nous arrivions à la clinique, maman, Joan, Philippe et moi,
quand mon téléphone a sonné. C’était fini.
Joan et maman sont allés te voir, moi je ne l’ai pas souhaité,
pour garder l’image de ton dernier sourire.
Tous tes proches étaient là pour te dire au revoir, ton
petit-fils a lu un magnifique texte de sa composition.
Et voilà, maman était veuve.
J’appréhendais sa solitude, vous étiez tellement liés depuis
plus de 50 ans.
Vous vous engueuliez, pour des broutilles ou des malentendus,
vos mauvaises oreilles n’y étaient pas pour rien. Mais vous vous aimiez tant.
Je crois que pour tout votre entourage, vous étiez un couple
parfait, et j’ai grandi au sein de ce couple aimant.
Maman a eu besoin de béquilles chimiques, pas facile de se
réveiller seule, de faire seule ce que vous faisiez à deux.
Tu étais dans ses rêves et dans ses conversations.
Mais elle s’est accrochée et a retrouvé goût à la vie.
Elle qui était effacée, elle est allée vers les autres, dans
les associations de 3ème âge de Pélissanne.
Nous l’emmenions dans ton pays, elle restait encore quelquefois
seule dans sa maison natale où nous l’emmenions.
L’habitude s’était instaurée de se voir 1 à 2 fois par mois,
le samedi, à Pélissanne, tous les 4.
Elle était heureuse de nous avoir là, elle se donnait toujours
trop de peine pour que nous soyons contents. Et nous repartions chargés de
victuailles.
Et un samedi, après l’avoir quittée, nous nous sommes dit,
Joan, Philippe et moi, qu’elle avait l’air fatiguée.
Et depuis, tous les samedis ont été plus difficiles.
Maman n’était plus la femme active qu’elle était restée
longtemps, son pas était lourd.
Sa maison n’était plus aussi bien rangée, malgré Julia qui
venait toutes les semaines.
Sa mémoire a commencé à avoir des défaillances…
Equipée d’un dispositif d’alerte, elle s’est retrouvée
plusieurs fois aux urgences après des chutes inexpliquées.
Nous n’avons plus voulu l’emmener dans sa maison natale pour l’y
laisser. Trop loin de tout.
Cette maison, nous l’avons, en accord avec elle, vendue à des
personnes qui en prennent grand soin et la font revivre.
Mais Costeplane reste toujours un sujet douloureux.
Puis, avec son accord, nous avons pris la décision de chercher
une résidence senior à Aix, plus près.
Seule dans cette grande maison, au milieu d’un grand terrain,
même avec des voisins bienveillants, ça n’était plus possible, pour sa
sécurité, pour notre sérénité.
D’ailleurs, pendant nos vacances annuelles à l’étranger, elle
avait expérimenté à deux reprises le court séjour en maison de retraite, à Grans.
Elle appelait ça « sa colonie de vacances » et elle disait y être
bien.
Nous avons visité ensemble, avec Joan, un appartement dans une
de ses résidences. Cela lui a plu, même si elle trouvait que « c’était trop
bien pour elle ».
Après beaucoup de recherches, de démarches, d’inscriptions sur
des listes d’attente, un jour de septembre mon téléphone a sonné, nous étions
en route vers la Fête de l’Huma avec Joan : un appartement était
disponible pour novembre.
Avec Joan nous étions ravis, et en même temps remplis d’appréhension
à l’idée de le lui annoncer.
Est-ce pour cela que le lendemain je suis tombée et me suis
cassé le poignet, rendant la fin de notre séjour parisien un peu épique…
Nous lui avons annoncé, et nous avons senti un grand
déséquilibre chez elle.
Oui, la sagesse c’était d’y aller, mais quitter sa maison…
Maman avait 2 mois pour préparer ce qu’elle voulait emporter
comme affaires personnelles, nous nous occupions des meubles.
Je lui ai proposé plusieurs fois mon aide, elle n’en voulait
pas.
Et au jour du déménagement rien n’était prêt. Si, des choses sans
importance, à nos yeux, mais pas l’essentiel.
Le camion loué est parti, chargé de ses meubles. Nous le
suivions toutes les deux.
Moment difficile.
Arrivés à Aix, des amis chers nous attendaient pour l’emménagement.
Nous avons d’abord déjeuné tous ensemble.
Maman était là sans y être, elle ne réalisait pas.
Nous avons installé ce qui était de première nécessité pour sa
première nuit.
Mon amie Danièle est restée avec elle jusqu’à tard, si chère
Danièle.
Nous avons fait des allers-retours Simiane/Aix, Pélissanne/Aix.
Il a fallu débarrasser la maison de Pélissanne.
Je crois que ça a été pour moi un des moments les plus
pénibles de ma vie.
Heureusement que tous nos amis ont été là, nous ont aidés, ont
mis de la gaieté. Que Philippe et Joan y ont mis tout leur cœur.
Maman aurait voulu que l’on garde tout.
Toute une maison de 130m2 plus garage et grenier, le tout
plein à craquer.
Enfin, la maison a été vendue.
Enorme soupir de soulagement.
Surtout que la famille qui l’a faite sienne nous a dit
plusieurs fois leur bonheur de vivre là. Il y a maintenant 3 enfants qui la
remplissent de rires et de cris.
Maman est à Aix depuis plus d’un an.
Au début, malgré les distractions proposées par l’établissement,
malgré nos visites nombreuses, tout tournait autour de Pélissanne.
Puis elle a pris conscience qu’elle était en sécurité.
Puis elle s’est faite une amie.
Maintenant elles sont inséparables.
Avant le re confinement, elle était toute contente de me dire,
qu’elles étaient allées toutes les deux au cinéma, puis au restaurant où elles
s’étaient même autorisées un peu de vin.
La mémoire de maman s’efface peu à peu pour le quotidien.
Je gère tous ses rendez-vous, l’y emmène.
Au téléphone elle me demande très souvent les mêmes choses.
Je répète, je répète… J’essaie de me dire que c’est normal…
Que c’est la vie…
Maman a maintenant 89 ans, et quand j’entends des gens plus âgés
discuter avec « toute leur tête », je me dis quelquefois que ce n’est
pas juste.
Et, très souvent, cette question me taraude : si papa
était toujours là, est-ce que les choses auraient été différentes ?
Comment papa aurait vieilli ? Comment auraient-ils vieilli ensemble?
Je ne le saurai jamais.
Ce soir maman sera à la maison pour fêter Noël, avec son petit
fils, sa fille et son gendre.
Elle voudra s’activer, s’occuper de ce qui se passe en
cuisine, et Joan lui dira de se laisser porter.
Encore un Noël que nous pouvons passer ensemble.
Combien y en aura-t-il ?
Maman devient un souci de tous les jours, mais j’ai la chance
de l’avoir encore.
Nos parents ont tout fait pour nous, nous sommes là pour eux.
C’est la vie.
La vie n’est pas facile tous les jours…
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire