3 janv. 2026

Les relations humaines sont compliquées quelquefois

 En avant propos, je précise que j'ai changé les prénoms mais que chaque personnage est réel, avec un prénom différent. Certains sauront de qui je parle.



En militant à la CGT, nous avons fait la connaissance de trois couples qui sont devenus plus que des camarades.

Je les décris en quelques mots :

Ines et Robert

-          Ines, chaleureuse et attentionnée, se comporte comme une mère avec son compagnon Robert qui a pourtant 10 ans de plus qu’elle,

-          Robert, au premier abord un gros nounours, très gentil et serviable quand il aime quelqu’un, très facilement critique envers ceux qu’il connait peu ou mal. D’un tempérament sanguin, son syndicat l’a écarté des fonctions importantes. Un surpoids qu’il ne maîtrise pas car la nourriture et la boisson sont essentielles pour lui. Un peu bébête par moments, il est perdu sans Ines et la suit partout,

Medhi et Noé

-          Medhi, marocain au cœur d’or, à l’écoute, un peu trop « aux ordres » de Noé,

-          Noé, d’une intelligence rare, le plus jeune de tous, de l’ambition, peut-être trop parfois, sa carrière (politique) est sa priorité. Amoureux de Medhi mais en se posant en supérieur,

Emma et Laurent

-          Emma, entière, donne sa chemise quand elle aime, l’arrache à l’autre quand elle n’aime pas ou plus. A des opinions tranchées et quelquefois étonnantes. A eu un parcours de vie particulier,

-          Laurent, là aussi une intelligence au-dessus du commun, des études prestigieuses, une droiture et beaucoup d’attention envers les autres. A l’écoute. Beaucoup d’humour. Très sportif. Sous l’emprise et dépendant de Emma qui prend les décisions pour le couple.

 

Nous avons fait beaucoup de repas ensemble, Medhi adorait nous régaler de spécialités marocaines. Emma aimait les grandes tablées chez elle et ne ménageait pas sa peine pour nous concocter des repas, avec des spécialités colombiennes, pays où elle a vécu 10 ans et d’où elle est revenue seule avec sa fille métisse.

Pendant la période Covid, quand il y avait des restrictions style couvre-feu ou rassemblements limités en intérieur, nous faisions de grandes randos le dimanche, chacun participait au pique-nique collectif où rien ne manquait : café, digestif, etc... Cela nous a rendu cette période moins pénible, c’étaient des moments très chaleureux.

Nous avons passé le réveillon de fin 2019 avec Ines et Robert à Marrakech. C’est un beau souvenir.

En 2020, Ines et Robert sont venus passer une semaine avec nous dans mon coin perdu catalan, en été, quand nous avons eu une parenthèse de liberté entre deux restrictions.

La semaine a été agréable, nous nous sommes baladés. Robert avait un peu de mal avec l’humour de mon cousin et voisin, avec qui nous partagions souvent l’apéro. Pierre est piquant et pratique l’humour au 5ème degré, Robert le vivait assez mal car il ne savait pas comment le prendre. Il n’y avait aucune méchanceté chez Pierre.

En 2021, Laurent était très intéressé pour faire « l’Altriman », le triathlon qui a lieu chaque été aux Angles, à quelques kilomètres de mon coin perdu.

J’ai proposé l’hébergement à Emma et lui. Robert était là, et, du fait sans doute qu’il avait déjà ses habitudes dans mon repaire, s’est invité d’office avec Ines.

L’idée de nous retrouver à 6 dans ma petite maison ne m’emballait pas, mais bon…

Robert était content comme un gamin à l’idée de ce « rassemblement », je me souviens d’un de ses textos : « on va bien rigoler, on va boire des tonneaux d’anisette ». Là, je me suis dit qu’il y avait maldonne. Robert venait dans l’espoir de reproduire les « grandes bouffes » que l’on faisait chez les uns ou les autres, mais espacées. Laurent venait pour s’entrainer avant la compétition.

Effectivement, Philippe et Laurent ont fait du vélo sur les routes de montagne et se régalaient. Robert venait se balader avec « les femmes », dont ma cousine Mylène faisait partie, ainsi que son adorable petit-fils. Humilié quelque part de ne pas pouvoir être avec les hommes. Mais son poids et sa condition physique ne lui permettait pas de faire du vélo, et de toutes façons il n’était pas venu pour ça.

Côté nourriture, nous nous sommes adaptés au régime alimentaire de Laurent qui voulait être en forme pour son triathlon. Cela ne posait de problème à personne sauf à Robert…

De plus, ma maison a bien 6 couchages, mais cela implique qu’un couple dorme sur le canapé convertible de la pièce principale. Mes cousins ont proposé qu’un couple dorme chez eux, ils avaient une chambre libre. J’ai laissé les deux couples invités s’entendre entre eux, et finalement Ines et Robert ont dormi chez les cousins, dans la maison juste en face. Les escaliers sont étroits, mon cousin a aménagé cette maison pour optimiser l’espace. Robert ne pouvait pas descendre à la salle de bain, son gabarit ne passait pas.

Laurent a terminé honorablement son triathlon et envisageait déjà le niveau de difficulté supérieur pour l’année suivante. Les vacances se sont poursuivies avec 5 personnes qui s’activaient pour préparer les repas, débarrasser, laver, et une qui ne faisait rien. Je vous laisse deviner laquelle. C’est tout juste s’il ne claquait pas des doigts pour qu’on lui sorte une bière du frigo.

Je ne supportais plus qu’il se laisse tomber comme une masse sur le canapé que nous avions changé l’année précédente, une chaise a cédé sous son poids, bref, mon visage devait laisser deviner que j’étais agacée.

Avec Emma et Laurent, nous discutions beaucoup, de choses et d’autres. Ines et Robert étaient de plus en plus sur leurs téléphones, ne s’intéressant plus à aucun échange. Elle était aux petits soins pour son Robert : « tu veux que j’aille chercher ta casquette ? », « tu veux un cachet pour ton dos ? ». Et elle faisait en sorte que son assiette ne soit jamais vide.

Le dernier soir, les cousins sont venus diner avec nous. Le petit Adam s’entendait très bien avec Emma. Comme un enfant de 4 ans, il faisait un peu de bruit. Robert ne supportait pas.

Ils sont partis le lendemain matin, plus tôt que prévu, et à mon grand soulagement. Leur voiture n’avait pas bougé de toute la semaine, ils se laissaient véhiculer par les autres couples.

Avec Emma et Laurent, nous nous sommes questionnés sur leur attitude, et avons également avoué notre soulagement de les voir partir. Eux sont restés quelques jours de plus et c’était bien agréable. Nous avons fait vraiment connaissance.

A leur départ, Laurent m’a donné deux cartes, une pour nous, une pour Mylène et Pierre, pour nous remercier chaleureusement des bons moments passés ensemble. J’ai trouvé ce geste très délicat.

Nous avons prévu de passer une semaine à l’automne dans ce coin perdu, tous les 4.

Quand nous sommes rentrés, Philippe a envoyé un texto à Robert pour lui proposer de déjeuner ensemble un midi, tous les deux. La réponse fut laconique : « désolé, je ne suis pas disponible ». Quelques semaines plus tard, j’ai envoyé un mail à Ines pour lui proposer également un déjeuner à deux. Ines se confiait beaucoup à moi quand nous militions ensemble, je pensais que l’on pouvait se retrouver. Je n’ai eu aucune réponse.

Ines étant quelqu’un de très « urbaine », je pensais que l’on aurait des nouvelles pour le remplacement de la chaise ou de la cafetière toutes deux cassées par les soins de Robert…

J’ai discuté, à notre retour, avec Medhi, avec Noé, séparément. Tous deux ont été très étonnés de l’attitude de Robert. Medhi m’a dit : « tu sais, Robert c’est un enfant ». Il m’a clairement laissé sous-entendre qu’Ines vivait dans la crainte de Robert qui pouvait être violent.

J’ai également discuté de l’attitude de Robert avec un ami commun faisant partie du même syndicat que lui. Il nous a dit que Robert lui avait rapporté que nous l’avions humilié. Je me demande toujours pourquoi, comment.

Pour mon anniversaire, Emma et Laurent nous ont invités chez eux. Nous n’étions que tous les 4.

Comme cadeau, on m’a remis une enveloppe. Je l’ai ouverte avec curiosité. Je n’en ai pas cru mes yeux : elle contenait un forfait diner, nuit, petit déjeuner dans un bel hôtel avec spa en Andorre. Avec un petit mot : « nous serions très heureux de nous joindre à vous ». J’en ai eu les larmes aux yeux. C’était un très beau cadeau qui m’a profondément touché.

Et effectivement, nous avons passé une belle semaine ensemble à l’automne. Avec une balade mémorable dont je me souviendrai toute ma vie, près du lac des Bouillouses où nous nous sommes perdus, invisibles dans l’épaisseur de la forêt, sans signal de téléphone. J’ai imaginé que nous allions passer la nuit là, serrés pour nous tenir chaud. Puis nous avons enfin aperçu le lac, que nous avons rejoins sous un vent glacial. Nous étions glacés jusqu’aux os. Les hommes sont partis très vite rapprocher la voiture, et je me souviens que Emma m’a pris la main pour me réconforter, me rassurer.

Nous sommes allés en Andorre, dans ce bel hôtel. C’était un beau moment, plein d’amitié et de complicité.

De l’automne 2021 à l’été 2022, nous nous sommes vus régulièrement, seulement à 3, ou 4 quand Emma n’était pas au boulot. Les deux autres couples ne se joignaient plus à nous. Nous savions que Emma et Laurent avaient encore des contacts, mais personne n’en parlait.

Ils m’avaient proposé de faire du vélo dans leur piscine, moi qui faisais des séances d’aquabike qui revenaient assez cher. J’en ai beaucoup profité et cela me faisait beaucoup de bien. Laurent et Philippe faisait très souvent du vélo ensemble et ils aimaient ça.

Nous avions l’habitude de diners simples où nous apportions notre part. Ils avaient nos clés, nous avions les leurs. Quelquefois, cette relation si proche m’étonnait, mais je l’appréciais beaucoup.

Emma a été nommée pour quelques mois à Cherbourg. Nous y sommes allés tous les 4 et y avons séjourné quelques jours. Nous avons passé le nouvel an 2022 avec eux. Nous avons visité le Cotentin, que nous ne connaissions pas. Nous avons ensuite vu souvent Laurent seul, qui souffrait de l’absence de vie sociale qu’il subissait du fait de l’absence de Emma, qui était le moteur du couple. Il faisait souvent le trajet pour aller la voir.

A l’été 2022, ils sont revenus dans mon coin perdu. Laurent a fait l’Altriman au niveau qu’il souhaitait. Nous avons de nouveau passé une belle semaine de balades, de discussions, de repas avec les cousins.

A notre retour nous avons encore passé de belles soirées autour de leur piscine. C’était eux qui tenaient à ce que l’on se voit plutôt chez eux. Emma ne voulait pas trop laisser sa fille seule.

Même si j’avais supprimé Robert de mes « amis Facebook », je voyais quelquefois ses commentaires.

Une amie commune, en surpoids, avait mis sur Facebook un article sur la discrimination qui pesait sur les gens plus gros que la moyenne. Robert avait approuvé ses propos en y répondant dans le même sens.

Ne me gênant pas du tout avec l’amie en question, je lui ai donné ma position sur ce problème, disant que le regard des autres c’était une chose, mais que le surpoids en soi n’était pas une bonne chose pour la santé et la forme au quotidien. Ayant toujours fait le yoyo avec mon poids, je savais par expérience que je me sentais mieux dans mon corps quand j’avais perdu des kilos.

Alors que mon amie m’a répondu gentiment, Robert s’est senti visé, m’a bloqué, et a, à priori, raconté à ceux qui n’étaient pas sur Facebook que j’avais été « méchante avec lui ».

Emma m’a appelée un soir pour me dire qu’elle n’avait pas du tout apprécié que je sois méchante avec Robert.

Nous avions, Emma, Laurent, Philippe et moi, un groupe WhatsApp sur lequel nous échangions beaucoup. Que ce soit des propos humoristiques ou pratiques.

Emma n’a plus participé à ce groupe. J’ai compris que pour elle j’avais basculé vers les méchants, sachant qu’elle ne connaissait pas la demi-mesure.

Laurent a maintenu le lien via ce groupe, mais il n’était plus question de rencontres. Leur piscine serait soudainement devenue verte et je ne pouvais plus venir y pédaler.

Il arguait de stratagèmes pour justifier que l’on ne se voie plus : son père malade, lui très fatigué.

Il essayait, très clairement, de maintenir un lien qu’il ne voulait pas rompre, mais savait que se voir n’était plus possible car Emma ne le souhaitait plus.

Je lui ai écrit un courrier, lui disant que je comprenais sa situation délicate.

Le groupe WhatsApp a disparu, et nous sommes restés avec nos interrogations.

Philippe était très amer de ne plus faire de belles balades en vélo avec Laurent qui connaissait tous les chemins par cœur. Mais il était touché dans son orgueil et voulait tourner la page, même si cela était douloureux pour lui.

Quand nous sommes retournés dans mon coin perdu l’été suivant, j’ai revu la carte de Laurent sur la cheminée, je lui ai écrit combien j’avais été touchée par cette attention, et combien je ne comprenais ce changement si brutal de situation. Aucune réponse.

Ma position a toujours été la même : avoir un jour ou l’autre une explication. Même si j’avais bien compris que Laurent ne « pouvait » plus nous voir par rapport à Emma.

Je l’ai entraperçu souvent dans les manifs, mais toujours entouré d’autres militants. Ce n’était pas le bon moment pour aller le voir.

Nous n’avons plus jamais eu de nouvelles d’Ines et Robert, et ils ne me manquaient pas du tout. Nous les avons aperçus quelquefois, Aix n’est pas si grand. Robert se comportant toujours en gamin, en se précipitant vers Ines pour nous montrer du doigt.

Avec Medhi et Noé, nous avons échangé à nouveau quand nous nous croisions dans des occasions militantes. Medhi m’a assuré être d’accord pour que l’on se revoie, lors d’un meeting politique où nous nous sommes croisés.

Il y a quelques jours, nous faisions le marché à Gardanne, nous marchions vite car une pluie fine tombait. Philippe me dit : « nous venons de croiser Laurent ». Je ne l’avais pas vu et lui avait sans doute évité de nous voir.

Mon sang n’a fait qu’un tour, je me suis retournée et je l’ai vu s’arrêter à un distributeur de billets.

J’y suis allée, sans réfléchir plus. Philippe ne m’a pas suivie.

Là je l’ai salué, j’ai vu la surprise et la gêne dans ses yeux.

Je lui ai dit que j’aimerais avoir une explication sur leur changement brutal d’attitude à notre égard.

Au début il ne me regardait pas, j’avais envie de lui dire « regarde-moi stp », mais peu à peu il n’a plus évité mon regard. J’avais en face de moi quelqu’un de penaud, d’un peu perdu, de très mal à l’aise.

Il m’a dit que Emma avait eu des soucis de santé, qu’ils étaient un peu débordés par leurs activités militantes. Je lui ai rappelé quelques moments passés ensemble, les balades en vélo avec Philippe. Je lui ai dit mon incompréhension envers son silence. Il m’a dit que Emma était très entière et que je l’étais aussi. Je lui ai dit qu’il pouvait quand même passer à la maison, nous tenir informés, que l’on aurait pu lui rendre service quand ça n’allait pas. Il m’a répété à plusieurs reprises « mais tu sais, nous sommes un couple ». La chappe que Emma faisait peser sur lui était évidente.

Je lui ai demandé pourquoi il n’avait pas répondu à mes mails. Il m’a dit qu’il avait beaucoup de choses à verbaliser, qu’il fallait qu’il le fasse. Je lui ai dit combien c’était important pour moi de comprendre.

Au moment de se laisser, je lui ai dit que Philippe était à 20m et qu’il pouvait le saluer. Il s’est dirigé vers lui et lui a même fait la bise, comme avant. Je lui ai rappelé que je comptais avoir de ses nouvelles en 2026.

Une lueur d’espoir s’est rallumée en moi. Je ne sais pas ce qu’il adviendra, mais j’y crois.

Laurent est assurément très mal dans sa peau et dans sa vie, il n’a rien oublié des moments partagés.

Attendre… ce qui n’est pas mon point fort…

 

 

 


25 nov. 2025

Un soir d'automne

 

Nous étions assis sur le muret qui surplombait la plage.

Il faisait doux, c’était bon de se retrouver là, juste le plaisir d’être ensemble, sans forcément se parler.

Ces moments si rares, sereins, où l’on a l’impression que nous sommes à l’abri du monde et de sa fureur, que nous nous protégeons les uns les autres.

Il ne pouvait rien nous arriver.

Joël avait mis en fond sonore « dimanche soir à Châteauguay » de Beau Dommage, c’était exactement ce qui allait avec le paysage.

Un paysage calme, une mer calme.

Le soleil entamait sa descente vers l’horizon.

Nous savions que d’ici quelques minutes nous allions assister à son coucher, que nous allions, comme les autres fois nous extasier en silence, en prendre plein les yeux, nous emplir de ses couleurs, toujours différentes.

Sans rien dire, Philippe préparait son appareil photo. Il collectionnait les photos de couchers de soleil.

Ses murs étaient tapissés de ses photos, et, sans qu’il n’y ait aucune légende, il pouvait nous dire où et quand chacune avait été prise.

Ce soir-là, un jaune trop calme pour être innocent vibrait au-dessus de l’horizon.

Toujours sans un mot, nous nous sommes regardés avec un air interrogatif dans les yeux.

Nous avons repris notre contemplation. Cet effet de vibration s’accentuait.

Impossible de savoir si nos yeux nous jouaient des tours ou si cette vibration était réelle.

Peu à peu la vibration s’est accompagnée de stries grises qui griffaient le jaune, qui ondulaient dans une irrégularité de mouvement surprenante.

Le soleil allait-il être englouti ?

Nous nous sommes regardés à nouveau dans un mouvement commun.

La sérénité me quittait pour laisser la place à une sensation indéfinie.

Seule, je me serais levée sans bruit et me serais éloignée de la mer. Je serais sans doute allée boire un chocolat dans le bar, de l’autre côté de la route, en me collant à la vitre, qui me protégerait.

Mais là j’étais entourée, nous faisions bloc face à ce paysage changeant de minute en minute, et sans doute encore plus vite.

Le soleil était passé au-dessous de cet étrange mélange changeant de gris et de jaune.

Autour de lui des masses se formaient. Des masses oblongues, comme un œuf éclaté qui aurait accouché du soleil.

Un filet évanescent semblait s’agripper à ces masses, laissant passer un jaune étrange, indéfinissable.

Un homme surgit de l’eau et courut vers la plage. Il trainait un bateau en forme de coquille de noix.

Nous nous serrions doucement les uns contre les autres, personne n’aurait eu l’idée de parler.

La sidération peut-être.

Après un dernier coup d’œil sur cette vision étrange, nous nous sommes levés tous ensemble, dans un même mouvement.

Toujours sans nous concerter, nous avons traversé la route et nous sommes rentrés dans le bar.

Nos premières paroles ont été de commander des chocolats chauds.

A travers la vitre, la mer calme, sereine, avec encore quelques lueurs de jour doré.

Philippe nous a montré l’écran de son appareil photos.

Que des images de coucher de soleil, rien d’autre. Un coucher de soleil magnifique, comme les jours précédents.

Mais un coucher de soleil finalement banal.

Que c’était-il passé ?

Nous ne le saurons jamais, et aucun d’entre nous n’a évoqué le moment que nous avions vécu.

Nous nous sommes remis à parler, à envisager ce que nous allions faire de notre soirée.

Joël nous parle d’une crêperie dont on lui a dit le plus grand bien.

Nous avons discuté de tout et de rien, nous avons rit des blagues de Loïc.

La soirée était belle, comme chaque fois que nous étions réunis.

Nous nous sommes dit « au revoir » « et à très bientôt ».

Rentrée chez moi, la vie a repris son cours.

Un soir nous nous sommes revus, toujours les mêmes. Joël a remis en fond sonore « Dimanche soir à Chateauguay » de Beau Dommage.

Sans un mot, nous nous sommes pris dans les bras les uns et les autres.

Un moment suspendu, à jamais gravé dans nos têtes.

 

 

11 nov. 2025

Maman, un jour d'automne. Nouvelle

 

                Bien que la nature ait pris ses couleurs d’automne, il faisait assez beau pour déjeuner dehors.

En face de nous, les montagnes de l’ubac.

Nous savourons le paysage et la température en terminant notre café. Puis nous nous levons pour débarrasser la table.

Les jours raccourcissent et l’on veut profiter de ce soleil doux pour faire une balade.

On entre, on sort, et tout à coup je m’aperçois que je ne vois plus maman.

Les autres convives ne peuvent me renseigner, ils ne l’ont pas vu partir.

J’appelle, mais elle entend mal, il y a peu de chances qu’elle me réponde.

Je fais le tour de la maison, plusieurs fois, en scrutant aussi loin que je le peux. Personne.

Cette silhouette si familière, fragile et alerte à la fois, je ne la vois pas.

Il y a plusieurs chemins qui partent vers la montagne ou vers le hameau, lequel prendre en priorité ?

J’essaie de garder mon calme, elle ne peut pas être bien loin, même si, malgré son âge, son pas est encore alerte.

C’est ici qu’elle a grandi, au milieu des pâturages, des bosquets, des vieilles maisons qui pour certaines ne sont plus que des ruines.

Maman, pourquoi es-tu partie toute seule, sans prévenir ? Tu sais que je m’inquiète de plus en plus pour toi.

 

                Je n’arriverai pas à la retrouver seule, il y a trop de pistes différentes.

Je reviens voir ma tante, qui est occupée à faire la vaisselle et ranger.

Je lui dis que je ne sais pas où est passée maman, que je ne la vois nulle part et que je commence à m’inquiéter.

Ma tante ne s’affole pas. Elle me dit « tu sais bien qu’il faut toujours qu’elle aille marcher de droite et de gauche ».

Elle m’engage à la suivre pour la retrouver. Nous partons toutes les deux.

Christiane prend la route vers Champcontier.

Elle semble mieux connaître les habitudes de maman. Moi je suis si peu souvent là que je ne les connais pas, ces habitudes.

Nous avançons, la route est droite, mais personne à l’horizon. Christiane n’est pas inquiète, moi oui, de plus en plus.

J’imagine la chute, le ravin borde la route.

Je suis attentive à tous les bruits de la nature. Si elle est tombée, elle gémit peut-être.

Christiane bifurque vers un petit chemin sur la gauche. Elle me dit « elle est peut-être venue là ».

Là, c’est la cascade, celle qui est connue dans la région pour sa difficulté à la descendre, celle où les pompiers viennent régulièrement s’entraîner, celle où des groupes aguerris viennent avec leur matériel, cordes et crochets.

 

                Je me souviens qu’elle aimait cet endroit.

Sans doute parce qu’elle y venait souvent accompagner son père, mon grand-père, qui menait ses moutons dans les prés autour. Avant que cet endroit n’attire les touristes.

Je me rends compte que je ne connais plus trop maman, tellement différente de celle qui m’a élevée.

Elle qui avait toujours peur du danger pour moi mais ne voulais jamais que l’on s’inquiète pour elle.

Quand je l’emmenais dans ce hameau de son enfance pour l’y laisser seule quelques jours, elle était la plus heureuse.

Toutes mes recommandations étaient pour elle comme du vent. Elle me disait « mais ne t’inquiète pas pour moi, je suis née ici ».

Ma recommandation principale était de toujours avoir son téléphone avec elle, en vérifiant régulièrement qu’il soit chargé.

Et malgré cela, combien de fois il sonnait dans le vide. Combien de fois j’ai dû appeler les rares voisins pour qu’ils s’assurent que tout allait bien.

Et quand elle me rappelait enfin, elle me demandait pourquoi je m’inquiétais toujours.

Les rôles avaient changé.

Petite, maman envisageait des dangers que je ne voyais pas, adolescente, elle craignait pour moi les mauvaises rencontres et autres dangers « ne monte jamais sur la mobylette d’un copain », « rentre avant la nuit ».

Maintenant je m’inquiète pour elle, tout le temps.

Je sais qu’elle est têtue et qu’elle va où elle veut, même si je lui demande de ne pas s’éloigner.

Et à chaque moment d’inquiétude, je m’imagine ce que ça serait de ne plus l’avoir.

Je sais qu’elle n’est pas éternelle, que chaque jour la rapproche du moment où, comme elle dit, elle ira rejoindre papa.

Ce moment ne lui fait pas peur. Sans doute qu’être croyante l’aide pour cela.

Et moi je voudrais la garder encore longtemps. Même si je perçois des signes qui ne trompent pas, la fatigue qui est plus vite là, la mémoire quelquefois en pointillés, le pas qui n’est plus aussi assuré.

Maman, je ne suis pas prête à te perdre, il est trop tôt, je veux te retrouver.

 

                Je suis ma tante qui descend vers la cascade. Le chemin est caillouteux, glissant.

Christiane me crie « elle est là » !

Mon soulagement est immense.

Je m’approche, je la vois, Christiane me fait signe « chut ». Maman est assise, adossée à une pierre, les yeux fermés, le visage serein.

Nous n’osons plus bouger, plus parler.

Ma respiration a repris son cours normal. Je suis tellement heureuse de l’avoir retrouvée.

Et en même temps un peu en colère qu’elle soit venue là, seule, sans prévenir.

Elle avait sans doute besoin de cette solitude pour retrouver les traces de son enfance.

Elle ouvre les yeux et nous voit toutes les deux. Elle sourit, presqu’avec malice.

Ma frayeur fait que mes premiers mots sont des reproches « pourquoi tu es partie sans rien dire ? ».

Et en même temps je la prends dans mes bras.

Maman dit, d’une voix candide « mais pourquoi tu as eu peur, tu sais bien qu’ici je ne risque rien, que je connais tous ces endroits ».

Je vais garder pour moi tout ce que j’aurais pu dire, elle est là et c’est le principal.

   

8 juin 2025

Quand le bonheur des autres donne un plaisir fou

 

Jean Noël, mon Filou

 

        En 1994, j’ai connu par hasard un archéologue fouilleur. Le courant est passé très vite entre nous, et il est devenu mon Ami avec un grand A, comme je crois être devenue son Amie.

Je le considère même comme petit frère de cœur, moi qui suis fille unique.

De mes proches, il est certainement celui qui connait le plus de choses sur moi. Et je crois que je connais pas mal de choses sur lui, mais je ne dirai rien !

Je vous dirai juste que nous avons fait une mémorable croisière tous les deux dont nous nous souviendrons toute notre vie, où nous avons parfaitement joué la comédie du parfait amour. Le Napoléon Bonaparte et le Discofolies resteront gravés dans nos mémoires.

        Nous étions tous les deux dans une période sentimentale très, trop, calme, au début des années 2000. C’était mon compagnon de concerts. C’est aussi celui qui m’a oubliée une fois au bord de la route.

Puis, un jour où j’allais le voir à la clinique, un visiteur est arrivé. Un jeune homme charmant, sympathique. Il s’appelait Jean-Noël, et je crois pouvoir dire que je suis la première à avoir fait sa connaissance.

Quelques temps plus tard, un vendredi soir, nous passions la soirée chez une amie commune, avec Filou et deux autres copines. Jean-Noël était annoncé, j’étais la seule à l’avoir déjà vu.

Jean-Noël est arrivé, dans ses petits souliers, sachant qu’il était scruté avec attention. Mon impression première s’est confirmée : c’était quelqu’un de bien !

Les années ont passé, nous nous sommes vus souvent à 4 ou plus, et nous avons apprécié toujours un peu plus JNo.

Et j’ai senti mon Filou de plus en plus heureux, épanoui.

Son bonheur me faisait un bien fou.

Certes, on ne peut pas dire qu’ils se ressemblent tous les deux !

Filou rêve, papillonne. JNo a les pieds sur terre, il organise.

L’intérieur de JNo est un modèle de dépouillement, l’intérieur de Filou est une explosion de couleurs.

L’intérieur de JNo est calme, chez Filou il y a toujours en fond sonore de la musique.

J’admire la patience de JNo quand, en vacances, Filou visite les sites antiques, et aux aurores, parce qu’il faut y être avant les touristes. Sa patience devant la nouvelle marotte de Filou : les vinyles, qu’il traque dans les bourses d’échanges.

Il y a quand même des points qui les rassemblent : la plage, la Corse. Le fameux camping corse où Filou peut se perdre, tandis que JNo prépare minutieusement le repas ou les activités de la journée.

Leur amour longtemps caché est peu à peu devenu connu des proches.

Cet amour, tout ce qui les unit, me touche profondément.

Et d’en voir la concrétisation, par un bout de papier qui a une sacrée importance, me fait un plaisir fou.

Je vous souhaite du bonheur comme s’il en pleuvait !

 

 

9 mai 2025

Vacances Ibériques

 

Voyage Ibérique

 

       Arrivés samedi 26 avril, et pour une fois ce 26 avril a été moins noir. Merci mon amour.

Le quartier de l’hôtel est cosmopolite, délabré par endroits, mais pas désagréable.

Une bonne trotte à pied pour arriver Praço do Commerço.

Beaucoup, beaucoup de monde. Et le Tage au bout.

Lisbonne est moins sinistrée qu’il y a 11 ans.

Resto superbe (prix aussi), et calamar grillé à point.

Un taxi pour le retour à l’hôtel, la remontée on ne la sentait pas.

Aujourd’hui 27 avril, nous avons pu prendre le 28 près de l’hôtel. Mais dans le sens « Pombal », près du terminus, pour pouvoir le prendre dans l’autre sens. C’était sans compter sur la cinquantaine de personnes qui faisaient la queue…

Donc, direction l’Alfama à pied. Un élévador bien caché nous évite une partie de la montée, et nous voilà au kiosque au-dessus de l’Alfama où je venais lire en buvant une orange pressée il y a 20 ans, quand je venais de rencontrer Philippe et que je ne savais pas encore que c’était mon dernier voyage en solitaire.

Arrêt obligé, puis petit resto touristique mais simple à côté.

Descente des escaliers et des ruelles de l’Alfama, qui sait qu’il est devenu un quartier recherché par les touristes. Les boîtes à clés y fleurissent.

On longe une grande rue moche pour aller vers le musée des azulejos. Puis, à un tiers du parcours, un bus passe et nous mène au musée.

Superbe ce musée, on en prend plein les yeux. Des azulejos de tous âges, des modernes, des religieux. Beau travail !

Et le jardin du musée avec une eau à bulles. Fatigués mais contents.

 

Philippe :

Musée des azulejos dans un ancien couvent. Très agréable visite. Beaucoup de touristes alors que nous ne sommes qu’en avril.

Les 26° sont très agréables. Quartier de l’Alfama retrouvé 11 ans plus tard. Le kiosque est toujours là, mais plus de jus d’orange.

Le 28 est toujours aussi blindé de touristes, et le prendre au terminus c’est l’assurance de perdre une heure.

Si on allait au Hard Rock Café ?

 

 

Lundi 28 avril :

Ce matin le 28 pas trop blindé jusqu’à son terminus provisoire : « Camoes ». Une place dont je me souvenais bien, un kiosque, un jus d’orange, un café.

Balade, photos, re-kiosque (un autre), on flâne, on profite des nombreux points de vue.

Puis on cherche un endroit pour manger une bricole, selon notre précepte de voyage économique : un seul vrai repas resto par jour. On trouve : 2 sandwichs, 2 eaux pour 7,20€.

Puis on va demander un café : pas de café. On pense que c’est parce que c’est le coup de feu, c’est plein à craquer et ils servent en priorité la nourriture que l’on choisit au comptoir.

Autres bars : café, non ! 5 fois !

Le téléphone ne veut plus envoyer les WhatsApp.

Un 28 vide, arrêté. Il nous dit qu’il n’est pas en fonctionnement.

Le marché des quais tout vide, tout éteint.

On prend un taxi pour revenir dans le centre vivant, pleins d’interrogations. Et la radio du taxi nous informe d’une panne géante d’électricité.

Praço do Commerço, on s’assoit pour boire un pot. Des français à la table à côté nous en disent plus : panne générale d’électricité en Espagne et au Portugal. Durée indéterminée, forcément. Le serveur nous le confirme.

Un texto pour prévenir Joan et le téléphone passe en mode avion pour préserver la batterie.

Heureusement, les jours sont longs !

 

 

Philippe :

Ce matin nous avons rusé et réussi à monter dans le 28. Et à s’y asseoir !

Arrivés à la place Camoes, un petit jus d’orange en regardant passer les tramways.

Promenade sur les hauteurs et arrêt kiosque à côté du musée de la pharmacie.

L’air est calme, le monde si tranquille en ce lundi 28 avril.

Pour déjeuner, nous avisons un bouclard légèrement surpeuplé, et mangeons pour 7€.

Le café est à 0,80€, mais nous ne l’aurons pas et notre portugais ne nous permet pas de comprendre pourquoi.

Dehors les tramways sont arrêtés un peu partout, avec quelquefois le conducteur qui bouquine tranquillement.

Après une pause sur l’herbe au bord du Tage, le Mercato. Tout noir.

Dans le taxi tout s’explique d’un coup : c’est la Coupure !

 

 

29 avril

Sintra, où nous sommes venus avec notre Nissan Juke de chez Avis.

Hier remontée à l’hôtel à pied. Taxis : niet. Un VTC nous demande 40€, je le traite de voleur.

Foule dans le centre et peu de choses à manger : une planche de tapas à payer en cash.

En fait plus grand-chose de possible quand l’électricité n’est plus…

Lecture à l’hôtel tant que la lumière du jour le permet.

Oui, je l’avoue, j’ai paniqué, imaginé des scenarii pour la suite du voyage.

Dodo à 21h30, merci les aides à dormir.

Vers 22h50 : Fiat Lux ! Heureuse !

La vie a repris son cours. Voiture manuelle, on n’a plus l’habitude. Sintra très belle mais très touristique.

 

1er mai :

Sans manif…

C’est « un peu » férié ici.

Sines, au bord de l’eau, sans doute très animé l’été.

Setubal m’a plu, enfin, juste le centre ancien. Un charme particulier qui semble authentique.

Hier, Evora, classé à l’Unesco.

D’abord un petit resto local, puis on trouve la partie touristique, et donc animée. Boutiques, restos, du charme.

Petite fraîcheur et petite pluie.

Ce matin soleil. Vers l’Algarve.

 

 

Philippe :

Peixena grelha. Resto que nous avons trouvé à Sines, en allant vers l’Algarve.

Setubal : centre ancien petit mais sympa. Dans une ville tentaculaire. Curieux !

La Nissan Juke est très agaçante avec ses alertes de vitesses et de tout. Les 38T me collent si je respecte les vitesses indiquées. Désactiver impérativement les alertes, quelle plaie !